Le climat des affaires en Russie n’a cessé de se dégrader depuis le début de la guerre en Ukraine et les sanctions massives imposées par l’Occident. Les entreprises étrangères, autrefois solidement implantées dans le pays, sont désormais confrontées à un environnement économique et politique imprévisible. Le dernier épisode en date concerne Air Liquide, géant français des gaz industriels, qui a vu ses actifs russes passer sous le contrôle de Moscou. Une décision qui illustre à la fois la stratégie économique du Kremlin et la fragilité des positions étrangères dans un pays en repli sur lui-même.
Un acteur majeur dans les gaz industriels
Air Liquide, présent dans plus de 70 pays, est un pilier mondial dans la production et la distribution de gaz industriels, médicaux et spéciaux. Ses clients vont des hôpitaux aux industries lourdes, en passant par l’agroalimentaire et l’électronique. En Russie, l’entreprise avait développé une présence stratégique depuis les années 1990, profitant de la modernisation progressive de l’industrie locale.
Ses installations sur le sol russe comprenaient notamment des unités de production d’oxygène, d’azote et d’hydrogène, essentielles pour des secteurs clés comme la métallurgie et la pétrochimie. Dans un pays où l’industrie lourde représente une part importante du PIB, Air Liquide avait su s’imposer comme un partenaire technique et technologique incontournable.
De la coopération à la confrontation
Tout a basculé à partir de 2022, lorsque l’invasion de l’Ukraine a déclenché une vague de sanctions économiques sans précédent. Les entreprises européennes, dont Air Liquide, ont alors dû revoir leur positionnement. La firme française avait annoncé dès 2022 la mise à l’arrêt progressive de ses investissements en Russie et la recherche de repreneurs locaux pour ses activités.
Mais la situation s’est envenimée au fil des mois. Les autorités russes ont adopté une série de lois permettant de placer sous « administration temporaire » les actifs d’entreprises issues de pays dits « inamicaux ». Un cadre légal qui, en pratique, ouvre la porte à des nationalisations déguisées.
Le coup de force du Kremlin
En août 2025, un décret présidentiel russe a acté la prise de contrôle des actifs d’Air Liquide par une entité russe désignée par l’État. Officiellement, il s’agirait d’assurer la « continuité des opérations industrielles et la sécurité de l’approvisionnement ». En réalité, il s’agit d’un transfert de propriété forcé, qui prive l’entreprise française de toute capacité de décision et de la majorité de ses revenus locaux.
Ce procédé n’est pas isolé : plusieurs groupes occidentaux, comme Danone ou Carlsberg, ont déjà vu leurs filiales russes passer sous contrôle d’administrateurs nommés par Moscou. Dans certains cas, les repreneurs sont des proches du pouvoir ou des entreprises étatiques.
Des conséquences économiques et diplomatiques
Pour Air Liquide, la perte des actifs russes représente non seulement un manque à gagner, mais aussi un coup dur pour sa stratégie internationale. La Russie constituait un marché important, notamment pour les gaz destinés à la sidérurgie, un secteur en forte demande sur place.
Sur le plan diplomatique, cette affaire alimente les tensions déjà vives entre la France et la Russie. Paris dénonce régulièrement les atteintes au droit de propriété et les risques encourus par les investisseurs français en Russie. Du côté russe, la justification reste la même : il s’agit d’une réponse aux sanctions occidentales et à la « politique hostile » de l’Union européenne.
Les témoignages d’anciens salariés et partenaires
Des témoignages recueillis auprès d’anciens salariés d’Air Liquide en Russie font état d’une transition brutale. « Un matin, on nous a annoncé que la direction avait changé et que les décisions viendraient désormais d’une nouvelle entité liée à l’État », confie un ancien cadre.
Certains fournisseurs locaux redoutent également que la qualité des produits et la sécurité des installations ne se dégradent. Air Liquide avait apporté un savoir-faire technique et des normes strictes de maintenance, qui pourraient être difficiles à maintenir sans le soutien du groupe français.
Un signal inquiétant pour les investisseurs étrangers
La situation d’Air Liquide confirme ce que de nombreux analystes répètent depuis deux ans : investir en Russie est désormais un pari à très haut risque. Les garanties juridiques sont fragiles et peuvent être annulées par un simple décret.
Les entreprises qui persistent à opérer sur le marché russe le font soit par manque d’alternatives, soit parce qu’elles estiment que les marges sont encore suffisantes pour compenser le risque. Mais le cas Air Liquide pourrait servir d’avertissement et accélérer le départ d’autres groupes encore présents.
Une tendance lourde : l’économie russe sous contrôle étatique
Ce nouvel épisode s’inscrit dans une tendance plus large : la renationalisation progressive de pans entiers de l’économie russe. Depuis 2022, Moscou a repris le contrôle direct ou indirect de secteurs clés : énergie, alimentation, transport, et désormais industrie chimique.
Cette stratégie répond à plusieurs objectifs : sécuriser les approvisionnements internes, réduire la dépendance aux importations technologiques, et transférer des actifs à des acteurs fidèles au pouvoir. Le tout sous couvert de « protection des intérêts nationaux ».
Quelles suites pour Air Liquide ?
Sur le plan juridique, il est peu probable qu’Air Liquide puisse récupérer ses actifs. Les recours internationaux sont longs et incertains, et la Russie ne reconnaît pas la compétence de certaines juridictions. L’entreprise pourrait cependant réclamer des compensations via son assurance ou par le biais de procédures arbitrales, mais le succès est loin d’être garanti.
À plus long terme, Air Liquide devra compenser la perte de ce marché en renforçant ses positions dans d’autres régions, notamment en Asie et au Moyen-Orient, où la demande en gaz industriels est en pleine expansion.
Conclusion
La prise de contrôle des actifs d’Air Liquide par la Russie est bien plus qu’un simple épisode de nationalisation : elle symbolise la rupture profonde entre Moscou et les entreprises occidentales, et souligne la transformation de l’économie russe en un système largement tourné vers l’autosuffisance et le contrôle étatique. Pour les investisseurs étrangers, le message est clair : en Russie, le risque politique est désormais aussi important que le risque économique.
















