Canada : le choix stratégique qui écarte le français Naval Group pour ses douze futurs sous-marins

Ottawa vient de trancher : le groupe français Naval Group ne participera pas à la phase finale du programme des futurs sous-marins de patrouille canadiens.
Dans une décision qui redessine l’équilibre industriel et stratégique dans le domaine naval, le gouvernement canadien a retenu deux finalistes — l’allemand ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS) et le sud-coréen Hanwha Ocean — pour mener les négociations de son ambitieux projet d’acquisition de douze sous-marins conventionnels destinés à remplacer la flotte vieillissante de classe Victoria.

Cette exclusion marque un revers notable pour l’industrie navale française, qui ambitionnait de s’implanter durablement en Amérique du Nord grâce à un partenariat stratégique de long terme avec Ottawa. Mais derrière cette décision, se joue bien plus qu’un simple appel d’offres : il s’agit d’un choix à la croisée de la géopolitique, de la défense de l’Arctique et du développement industriel national.


Un programme naval majeur : le CPSP

Le Canadian Patrol Submarine Project (CPSP) est l’un des programmes de défense les plus importants de l’histoire récente du Canada. Lancé officiellement en 2021, il vise à remplacer les quatre sous-marins actuels de classe Victoria, acquis d’occasion auprès du Royaume-Uni dans les années 1990 et qui approchent de la fin de leur vie opérationnelle.

Le gouvernement canadien ambitionne d’acquérir jusqu’à 12 nouveaux sous-marins à propulsion classique, dotés de capacités avancées pour les opérations en haute mer comme dans les eaux glacées de l’Arctique. Le premier exemplaire devrait entrer en service d’ici le milieu des années 2030, afin d’assurer une transition sans rupture capacitaire.

Ce programme ne se limite pas à une simple modernisation de flotte : il répond à des objectifs multiples.
Parmi eux :

  • Renforcer la souveraineté canadienne dans l’Arctique, face à une concurrence stratégique croissante.
  • Soutenir les engagements internationaux du Canada au sein de l’OTAN et dans le Pacifique.
  • Développer l’industrie navale nationale en exigeant des transferts technologiques et des retombées économiques substantielles pour les entreprises locales.

La phase de sélection : un processus compétitif

Dès le départ, plusieurs acteurs majeurs du secteur naval ont manifesté leur intérêt. La première étape, une demande d’informations (RFI), a permis d’évaluer les propositions potentielles sur des critères techniques, opérationnels et économiques.
Naval Group, fort de son expérience avec des projets internationaux comme les sous-marins Barracuda et Scorpène, s’était positionné comme un concurrent sérieux.

Cependant, après examen des propositions et plusieurs mois de consultations, Ottawa a décidé de resserrer la liste à deux prétendants :

  • ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS), constructeur allemand réputé pour ses sous-marins de la série Type 212 et Type 214.
  • Hanwha Ocean Co., Ltd., entreprise sud-coréenne connue pour ses modèles KSS-III, intégrant des technologies avancées en propulsion et en furtivité.

Ce choix signifie que Naval Group n’ira pas au-delà de la phase initiale et ne participera pas à la compétition finale.


Pourquoi Naval Group a été écarté

Officiellement, Ottawa n’a pas détaillé les raisons précises qui ont conduit à l’exclusion du groupe français. Toutefois, plusieurs facteurs peuvent être identifiés :

1. Une logique de partenariats stratégiques

Le Canada entretient des liens militaires et industriels étroits avec l’Allemagne et la Corée du Sud, deux pays membres ou partenaires privilégiés de l’OTAN et de l’alliance indo-pacifique. En privilégiant TKMS et Hanwha, Ottawa renforce ses relations bilatérales dans un contexte géopolitique tendu.

2. Les considérations industrielles

Le gouvernement canadien a exprimé clairement son souhait que la construction des sous-marins génère un maximum de retombées économiques locales. Les propositions de TKMS et Hanwha semblent avoir offert des garanties plus substantielles en matière de transfert de technologie et d’assemblage sur le sol canadien.

3. Le facteur calendrier

Le Canada vise une mise en service rapide du premier sous-marin, autour de 2035. Les offres jugées capables de respecter ce calendrier avec un risque minimal auraient été privilégiées.

4. La concurrence technologique

Bien que Naval Group dispose d’une expertise reconnue, les plateformes proposées par TKMS et Hanwha intègrent des solutions spécifiques pour l’Arctique et des modules AIP (Air Independent Propulsion) optimisés, susceptibles de séduire davantage Ottawa.


Un enjeu stratégique : l’Arctique au cœur du programme

L’une des clés de ce programme réside dans la capacité des futurs sous-marins à opérer efficacement dans les conditions extrêmes de l’Arctique.
Avec la fonte des glaces et l’ouverture progressive de nouvelles routes maritimes, cette région attire désormais l’attention non seulement des puissances riveraines comme la Russie, mais aussi de pays extra-régionaux.

Pour le Canada, assurer une présence navale sous-marine dans ces eaux est essentiel pour :

  • Surveiller et contrôler les voies maritimes émergentes.
  • Protéger ses ressources naturelles dans le Nord.
  • Renforcer sa position diplomatique dans les instances internationales.

Les sous-marins sélectionnés devront donc combiner une autonomie importante, une résistance aux conditions polaires et des capacités de détection et de furtivité accrues.


TKMS et Hanwha : les finalistes

ThyssenKrupp Marine Systems (Allemagne)

TKMS est l’un des leaders mondiaux de la construction de sous-marins conventionnels. Son expérience inclut la production des célèbres Type 212A pour l’Allemagne et l’Italie, ainsi que des Type 214 exportés dans plusieurs pays. Ces modèles se distinguent par leur propulsion anaérobie AIP à piles à combustible, qui offre une autonomie accrue et une signature acoustique très faible.

Hanwha Ocean (Corée du Sud)

Hanwha Ocean, anciennement DSME, s’est imposée ces dernières années comme un acteur de premier plan grâce au développement du KSS-III, un sous-marin de nouvelle génération doté d’une grande autonomie, d’une forte capacité d’emport d’armement et d’une électronique avancée. La Corée du Sud a déjà démontré sa capacité à livrer des bâtiments complexes dans des délais stricts, ce qui constitue un atout pour le Canada.


Conséquences pour Naval Group

Pour Naval Group, cette exclusion est un revers sur le plan commercial et diplomatique.
Le marché canadien représentait une opportunité stratégique pour diversifier ses exportations, après des succès en Inde, au Brésil et en Australie (avant l’épisode AUKUS).
Ce rejet pourrait pousser le groupe à réévaluer ses approches dans les marchés nord-américains et à renforcer ses propositions en matière d’industrialisation locale.


Un projet à long terme

Le CPSP est conçu comme un programme multi-décennal. Une fois les deux finalistes évalués, Ottawa sélectionnera un partenaire principal d’ici la fin de la décennie. La construction devrait débuter peu après, avec un rythme de livraison régulier pour atteindre la flotte complète au cours des années 2040.

Cette approche progressive permet non seulement de maîtriser les coûts et les risques, mais aussi de développer progressivement les compétences industrielles canadiennes, afin que le pays soit capable d’entretenir et de moderniser ses sous-marins sans dépendance excessive à l’étranger.


Une décision aux implications géopolitiques

Au-delà de l’aspect industriel, le choix d’écarter Naval Group et de retenir TKMS et Hanwha envoie un signal politique.
Il traduit :

  • Une volonté d’alignement stratégique sur les partenaires européens de l’OTAN et sur l’axe indo-pacifique.
  • Une prudence vis-à-vis des projets qui pourraient impliquer des transferts technologiques sensibles vers des pays non alignés sur les priorités canadiennes.
  • Une recherche d’alliances industrielles capables de renforcer la position du Canada dans un contexte de tensions accrues entre grandes puissances.

Perspectives

La suite du processus reposera sur des négociations complexes portant sur :

  • Le design final des sous-marins.
  • Le partage industriel entre le constructeur et les chantiers canadiens.
  • Les garanties de performance, de maintenance et de soutien logistique.
  • Les coûts, estimés à plusieurs dizaines de milliards de dollars sur toute la durée du programme.

La décision finale du Canada pourrait intervenir avant la fin de la décennie, mais d’ici là, TKMS et Hanwha devront démontrer non seulement leur supériorité technique, mais aussi leur capacité à s’intégrer dans l’écosystème industriel et stratégique canadien.


Conclusion

L’exclusion de Naval Group du programme des futurs sous-marins canadiens marque un tournant pour la compétition internationale dans le domaine naval.
Elle illustre comment les considérations stratégiques, industrielles et géopolitiques se mêlent dans les grands programmes d’armement.
Pour le Canada, il s’agit d’un choix qui déterminera non seulement la capacité opérationnelle de sa marine pour les décennies à venir, mais aussi la place qu’il occupera dans les alliances militaires et industrielles mondiales.

TKMS et Hanwha ont désormais la voie libre pour séduire Ottawa. Naval Group, quant à lui, devra se tourner vers d’autres marchés pour compenser cette occasion manquée.

carle
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