Au premier regard, on pourrait croire à une mauvaise blague. Un petit personnage aux grandes oreilles pointues, à l’air à la fois monstrueux et enfantin, qui semble tout droit sorti d’un cauchemar de dessin animé… et pourtant, il séduit les foules. Depuis plusieurs mois, les Labubu, ces figurines en peluche créées par l’artiste hongkongais Kasing Lung et produites par la société Pop Mart, connaissent un succès fulgurant en France.
Ils envahissent les vitrines des boutiques de jouets, déchaînent les passions sur TikTok et transforment de simples files d’attente en véritables rassemblements de fans. Comment expliquer qu’un objet que beaucoup qualifient de « moche » devienne à ce point désirable ?
Un design « laid mais attachant » : la magie du moche-mignon
Les Labubu ne ressemblent à rien de ce que l’on connaît dans l’univers du jouet classique. Avec leurs grands yeux ronds, leurs dents pointues et leurs expressions faciales maladroites, ils défient les standards esthétiques traditionnels.
Là où les poupées, peluches et figurines cherchent en général à séduire par leur beauté ou leur mignonnerie, les Labubu misent sur l’ambiguïté. Ils sont volontairement étranges, presque repoussants… mais c’est précisément ce qui attire.
Une étudiante croisée dans une boutique parisienne spécialisée dans les figurines confie en riant :
« Franchement, la première fois que j’ai vu ça, je me suis dit : mais c’est quoi ce truc ? Puis j’en ai pris un en main, et je l’ai trouvé attendrissant. C’est moche, mais c’est mignon. »
Ce paradoxe esthétique n’est pas nouveau. La culture populaire a toujours aimé les personnages atypiques, du Gremlin au Pokémon Psykokwak, en passant par les Trolls des années 1990. Mais les Labubu vont plus loin : ils assument totalement leur étrangeté.
De Hong Kong à Paris : l’ascension fulgurante d’une petite créature
Les Labubu sont nés de l’imagination de Kasing Lung, artiste hongkongais fasciné par l’univers des contes sombres. En collaboration avec Pop Mart, une entreprise chinoise spécialisée dans les figurines de collection, il a transformé ce personnage en un produit à la fois artistique et ludique.
Très vite, la marque a adopté le système des boîtes mystères : chaque figurine est vendue sans que l’acheteur sache laquelle il obtiendra. Un concept simple, mais redoutablement efficace.
En Asie, le succès a été immédiat. La Chine, la Corée et le Japon ont vu naître des communautés entières de fans, avec des événements, des collaborations artistiques et même des expositions dédiées.
La France n’a pas échappé à la vague. Importés d’abord par quelques boutiques spécialisées, les Labubu ont rapidement trouvé leur public grâce aux réseaux sociaux. Sur TikTok, les vidéos d’« unboxing » atteignent des millions de vues.
Le rituel de l’unboxing : entre excitation et frustration
L’une des clés du succès des Labubu réside dans le rituel de l’unboxing. Chaque boîte contient une figurine, mais le consommateur ne sait pas laquelle. Certaines sont courantes, d’autres rares, et une ou deux par série sont dites « secrètes » – quasiment introuvables.
Ce système transforme chaque achat en une loterie émotionnelle :
- la joie de découvrir un modèle attendu,
- la frustration d’obtenir un doublon,
- l’excitation de tomber sur une pièce rare.
Un adolescent croisé lors d’un événement Pop Mart à Lyon raconte :
« J’ai dépensé toute mon argent de poche le mois dernier pour acheter des boîtes Labubu. J’espérais avoir le ‘secret rare’, mais je suis tombé sur trois fois le même modèle. J’étais dégoûté… mais j’ai quand même envie de réessayer. »
Cette mécanique de hasard alimente aussi un marché parallèle. Sur Vinted, eBay ou des groupes Facebook, certaines figurines rares se revendent plusieurs centaines d’euros. Les collectionneurs s’organisent pour échanger leurs doublons, et certains en ont fait une véritable activité secondaire.
Une nouvelle culture du jouet : entre collection et art
Les Labubu ne sont pas de simples peluches. Ils s’inscrivent dans une tendance plus large, celle des designer toys : des figurines créées par des artistes, produites en séries limitées et pensées comme des objets de collection.
Leur public est donc double :
- d’un côté, les adolescents et jeunes adultes séduits par l’effet de mode et le buzz des réseaux sociaux ;
- de l’autre, les adultes passionnés de culture pop ou d’art contemporain, qui considèrent ces objets comme de véritables œuvres miniatures.
Un galeriste parisien spécialisé dans l’art urbain explique :
« Les Labubu sont à mi-chemin entre le jouet et l’œuvre d’art. Leur valeur repose sur la rareté, le design et l’histoire de l’artiste. Certains collectionneurs les exposent comme des sculptures. »
L’effet TikTok : quand l’algorithme fait exploser une mode
Impossible de parler du phénomène sans évoquer le rôle des réseaux sociaux. Sur TikTok, le hashtag #Labubu cumule des millions de vues. Les vidéos de jeunes influenceurs ouvrant leurs boîtes, réagissant avec exagération à leur découverte, sont devenues virales.
Le format se prête parfaitement à la plateforme : court, visuel, émotionnel. Les internautes rient, s’énervent ou jubilent en découvrant leur figurine.
Cette mise en scène de l’attente et de la surprise rappelle d’autres modes nées en ligne, comme les fidgets toys, les slimes ou les cartes Pokémon.
Anecdotes de terrain : files d’attente et chasse au trésor
Dans certaines grandes villes, les événements organisés par Pop Mart attirent des foules impressionnantes. À Paris, lors d’une sortie spéciale, des dizaines de fans ont fait la queue pendant des heures devant une boutique du Marais pour espérer repartir avec une édition limitée.
Un jeune homme raconte :
« On était là depuis 6 heures du matin pour être sûrs d’avoir un ticket. C’était comme une chasse au trésor moderne. »
Certains fans n’hésitent pas à parcourir plusieurs centaines de kilomètres pour participer à ces événements. D’autres racontent des anecdotes amusantes : un collectionneur affirme avoir échangé un modèle rare contre… une paire de sneakers Nike introuvable.
Les critiques : entre addiction et spéculation
Bien sûr, tout le monde n’est pas séduit par le phénomène. Des psychologues s’inquiètent du système des boîtes mystères, proche des loot boxes des jeux vidéo, qui peut inciter à une forme d’addiction. Dépenser sans savoir ce que l’on obtient, répéter les achats pour espérer décrocher la figurine rare… cela ressemble à un jeu de hasard.
Une mère de famille témoigne :
« Mon fils a 12 ans. Il veut absolument des Labubu, mais il est déçu neuf fois sur dix. J’ai peur que ça devienne compulsif. »
De leur côté, certains collectionneurs dénoncent la spéculation qui entoure les modèles rares. Des revendeurs achètent en masse pour revendre ensuite à prix d’or, ce qui frustre les fans sincères.
Un phénomène générationnel
Au-delà des critiques, les Labubu traduisent une transformation culturelle profonde. Ils incarnent l’esthétique du décalé, chère aux générations Z et Alpha. Là où leurs aînés recherchaient la perfection esthétique, les plus jeunes valorisent l’authenticité, l’étrangeté, l’imperfection.
Ce goût pour le « moche-mignon » se retrouve dans la mode (vêtements oversize, chaussures volontairement massives), dans la musique (sons expérimentaux) ou dans les tendances internet (mèmes absurdes). Les Labubu s’inscrivent donc dans un mouvement bien plus large que le simple jouet.
Une mode durable ou un feu de paille ?
La question se pose : les Labubu resteront-ils un phénomène de long terme ou finiront-ils par rejoindre la longue liste des modes éphémères ?
Certains experts estiment que la marque Pop Mart a su créer un modèle économique solide, en multipliant les collaborations artistiques et en renouvelant sans cesse les collections. D’autres rappellent que les modes portées par TikTok sont parfois extrêmement courtes.
Un observateur du marché du jouet analyse :
« Tout dépendra de la capacité de Pop Mart à se réinventer. Si la marque se contente de répéter le même schéma, l’effet de lassitude arrivera vite. Mais si elle parvient à intégrer de nouveaux artistes et à surprendre, elle peut s’inscrire dans la durée. »
Conclusion : la revanche du bizarre
Les Labubu ne sont pas de simples figurines. Ils sont le reflet d’une époque où la beauté n’est plus synonyme de perfection, où l’étrange attire plus que le conventionnel, et où un objet à première vue grotesque peut devenir une icône culturelle.
En France, comme ailleurs, ils divisent. Certains les trouvent affreux, d’autres les adorent. Mais une chose est sûre : ils ne laissent personne indifférent. Et c’est peut-être là leur plus grande force.

















