Le monde du jouet perd l’un de ses esprits les plus ingénieux. Tom Van der Bruggen, créateur du célèbre jeu de construction Kapla, est décédé à l’âge de 80 ans. Avec lui disparaît bien plus qu’un inventeur : c’est un visionnaire, un artisan du bois devenu entrepreneur international, un homme qui a démontré qu’une idée simple pouvait révolutionner la manière dont les enfants – et les adultes – jouent, apprennent et créent.
Son invention, composée de simples planchettes de pin aux proportions soigneusement calculées, a traversé les générations. Elle a conquis les écoles, les familles, les artistes, les architectes et même les ingénieurs. Derrière cette réussite mondiale se cache une histoire profondément humaine, faite d’intuition, de persévérance et d’une foi inébranlable dans la puissance de la créativité.
Une idée née d’un chantier, pas d’un bureau d’études
Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, Kapla n’est pas né dans un laboratoire de recherche ou une grande entreprise du jouet. L’idée a émergé dans un contexte beaucoup plus personnel.
Dans les années 1980, Tom Van der Bruggen travaillait à la restauration d’un ancien bâtiment dans le sud de la France. Pour visualiser ses idées architecturales, il cherchait un moyen simple de créer des maquettes à échelle réduite. Les briques traditionnelles ou les blocs classiques ne répondaient pas à ses besoins : trop épais, trop complexes, trop contraignants.
Il imagina alors une solution radicalement simple : une planchette de bois aux proportions parfaites. Le principe reposait sur une règle mathématique précise : l’épaisseur, la largeur et la longueur devaient être dans un rapport exact pour permettre une stabilité optimale sans colle ni fixation.
Cette recherche d’équilibre, presque philosophique, allait devenir le cœur même du concept Kapla.
La simplicité comme révolution
Dans un monde du jouet dominé par la couleur, le plastique et les mécanismes complexes, Kapla a fait un pari audacieux : la sobriété.
Une seule pièce.
Une seule forme.
Un seul matériau.
Aucune attache.
Aucune instruction obligatoire.
Et pourtant, une infinité de possibilités.
Cette simplicité est précisément ce qui a fait la force du concept. Là où d’autres jeux imposent des modèles prédéfinis, Kapla offre un terrain totalement libre. Chaque construction est unique. Chaque structure est le fruit d’une réflexion, d’une tentative, d’un équilibre fragile.
C’est un jeu qui enseigne la patience.
Un jeu qui valorise l’expérimentation.
Un jeu qui accepte l’échec – car une tour qui s’effondre est simplement une nouvelle occasion de reconstruire.
Une ascension internationale
À partir de la fin des années 1980, la société Kapla commence à se structurer. Les premières boîtes séduisent les enseignants et les parents sensibles à l’aspect éducatif du jeu.
Très vite, le bouche-à-oreille fonctionne.
Les écoles adoptent Kapla comme outil pédagogique pour travailler :
- la motricité fine,
- la concentration,
- la coopération,
- les notions de géométrie et d’équilibre,
- la compréhension intuitive des lois physiques.
Le jouet dépasse rapidement le simple cadre du divertissement. Il devient un outil d’apprentissage.
Des ateliers Kapla sont organisés dans de nombreux pays. Des animateurs spécialisés réalisent des structures monumentales dans des musées, des centres commerciaux ou lors d’événements culturels. Certaines installations atteignent plusieurs mètres de hauteur et nécessitent des dizaines de milliers de planchettes.
Kapla devient ainsi un phénomène mondial.
Un entrepreneur atypique
Tom Van der Bruggen n’était pas seulement un inventeur ; il était aussi un entrepreneur déterminé. Mais il n’a jamais sacrifié la qualité au profit de la production massive.
Le bois utilisé pour les planchettes reste du pin des Landes, soigneusement sélectionné. La fabrication demeure rigoureuse. Chaque pièce doit respecter des dimensions exactes pour garantir la stabilité des constructions.
Ce souci du détail reflète la philosophie du créateur : la perfection naît de la précision.
Alors que de nombreux jouets sont délocalisés et produits à bas coût, Kapla a toujours revendiqué une fabrication contrôlée et un matériau naturel. Ce positionnement a renforcé l’image de qualité et de durabilité de la marque.
Kapla face à l’ère numérique
L’une des grandes forces de Kapla est d’avoir résisté à la déferlante numérique. À l’heure des tablettes, des consoles et des jeux vidéo immersifs, ces simples planchettes en bois continuent de séduire.
Pourquoi ?
Parce qu’elles offrent ce que le numérique ne peut pas totalement reproduire :
- le contact physique avec la matière,
- la sensation du bois,
- la gestion concrète de l’équilibre,
- la satisfaction tactile d’une construction réussie.
Dans un monde saturé d’écrans, Kapla apparaît presque comme un antidote. Un retour à l’essentiel.
Des psychologues et pédagogues ont souvent souligné l’importance du jeu libre et non dirigé dans le développement cognitif. Kapla incarne parfaitement cette approche.
L’impact culturel et éducatif
Au fil des décennies, Kapla a dépassé le simple statut de jouet. Il est devenu un outil utilisé dans :
- les écoles maternelles et primaires,
- les ateliers d’architecture,
- les thérapies cognitives,
- les animations collectives.
Des compétitions amicales de construction ont vu le jour. Des artistes ont utilisé les planchettes comme matériau d’expression temporaire. Certaines structures monumentales, construites pendant plusieurs jours, ont été détruites volontairement devant le public, transformant l’effondrement en performance artistique.
Kapla a ainsi trouvé sa place à la frontière entre jeu, art et pédagogie.
Un héritage humain avant tout
Au-delà de l’entreprise, ceux qui ont connu Tom Van der Bruggen décrivent un homme discret, passionné, profondément attaché à la créativité libre.
Il ne cherchait pas à imposer des modèles. Il encourageait l’expérimentation.
Sa vision reposait sur une conviction simple : chaque individu possède une capacité naturelle à créer. Il suffit de lui donner les bons outils.
En cela, Kapla est presque une métaphore de la condition humaine. Nous disposons tous de ressources limitées, mais avec imagination et équilibre, nous pouvons bâtir des structures impressionnantes.
La symbolique de l’équilibre
Ce qui rend Kapla unique, c’est l’absence totale de fixation. Tout repose sur la gravité et l’équilibre.
Cette caractéristique en fait un jeu exigeant. La moindre erreur peut provoquer l’effondrement de l’ensemble. Mais c’est précisément cette fragilité qui rend chaque réussite gratifiante.
Il y a quelque chose de profondément philosophique dans cette mécanique :
- la patience précède la réussite,
- l’instabilité fait partie du processus,
- la chute n’est jamais définitive.
Tom Van der Bruggen, sans peut-être le revendiquer explicitement, a créé un jeu qui enseigne des leçons de vie.
Un succès durable dans un marché instable
L’industrie du jouet est connue pour ses modes rapides et ses cycles courts. Beaucoup de produits disparaissent après quelques années.
Kapla, lui, a traversé plus de trois décennies.
Cette longévité s’explique par plusieurs facteurs :
- Une identité forte.
- Une qualité constante.
- Une dimension éducative reconnue.
- Une intemporalité esthétique.
Contrairement aux jouets liés à des licences ou à des tendances, Kapla ne dépend d’aucun univers narratif extérieur. Il repose uniquement sur l’imagination du joueur.
La disparition d’un pionnier
Le décès de Tom Van der Bruggen marque la fin d’une époque. Mais son œuvre continue de vivre dans chaque boîte de planchettes ouverte, dans chaque tour construite, dans chaque enfant concentré à stabiliser une structure fragile.
Son invention a touché des millions de personnes à travers le monde. Elle a inspiré des vocations, stimulé des esprits, renforcé des liens familiaux.
Peu d’inventeurs peuvent se targuer d’avoir laissé une empreinte aussi durable.
Un modèle pour les entrepreneurs créatifs
L’histoire de Tom Van der Bruggen est aussi une leçon pour les créateurs et entrepreneurs :
- Une idée simple peut être révolutionnaire.
- La qualité peut primer sur la quantité.
- La patience est un facteur clé du succès.
- L’authenticité est une force.
Il n’a pas cherché à multiplier les déclinaisons complexes. Il a perfectionné une seule pièce.
Cette approche minimaliste est rare dans un monde obsédé par la diversification permanente.
Une empreinte mondiale
Aujourd’hui, Kapla est présent dans de nombreux pays. Des générations entières ont grandi avec ces planchettes.
Dans les écoles, les centres de loisirs, les foyers, les ateliers d’architecture, le nom Kapla évoque immédiatement la créativité libre.
Le jouet est devenu une référence culturelle.
Conclusion : quand une planchette devient un symbole
La disparition de Tom Van der Bruggen ne marque pas la fin de son œuvre. Elle rappelle au contraire la puissance des idées simples.
Dans un monde complexe, rapide, numérique, son invention continue d’inviter à ralentir. À construire patiemment. À accepter l’échec. À recommencer.
Kapla n’est pas seulement un jeu de construction.
C’est une école de créativité.
Une leçon d’équilibre.
Un hommage au pouvoir de l’imagination.
Et tant que des enfants – et des adultes – empileront ces planchettes de bois pour bâtir des tours improbables, l’esprit de Tom Van der Bruggen continuera de vivre, silencieusement, dans chaque construction.
















