La French Tech vent debout contre la taxe Zucman : quand l’innovation se heurte à la fiscalité des ultra-riches

La scène se répète souvent dans l’histoire économique française : une idée de réforme fiscale, portée par des économistes reconnus et saluée par une partie de l’opinion publique, se heurte au mur des réalités entrepreneuriales. Depuis plusieurs semaines, la « taxe Zucman », du nom de l’économiste français Gabriel Zucman, cristallise les tensions. Cette proposition, qui vise à instaurer un impôt plancher de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros, est présentée comme un outil de justice fiscale dans un monde où les inégalités explosent. Mais du côté de la French Tech, la grogne monte. Startuppeurs, investisseurs, patrons de licornes et figures emblématiques de l’écosystème numérique dénoncent une mesure qu’ils jugent destructrice pour l’innovation et l’attractivité du pays.

Dans un contexte où la France se veut championne de l’innovation technologique et du numérique, cette querelle illustre un dilemme de fond : comment financer l’État et réduire les inégalités sans casser la dynamique fragile de l’écosystème entrepreneurial ?


La taxe Zucman : une idée simple, une application complexe

À première vue, l’idée paraît séduisante. Inspirée des réflexions sur la justice fiscale mondiale, la taxe Zucman vise les plus grandes fortunes de la planète, souvent accusées d’échapper à l’impôt par des montages sophistiqués. En France, elle concernerait un nombre limité d’individus — environ 75 familles selon certaines estimations — mais pourrait générer plusieurs milliards d’euros de recettes chaque année.

Concrètement, il s’agirait de prélever 2 % de la valeur nette du patrimoine dépassant 100 millions d’euros. L’innovation de cette proposition réside dans le fait que l’État accepterait non seulement des paiements en numéraire, mais aussi en nature, c’est-à-dire sous forme d’actions d’entreprises. Une manière, selon ses promoteurs, de contourner le problème de la liquidité : un fondateur de startup riche en capital mais pauvre en cash pourrait ainsi s’acquitter de sa dette fiscale en cédant une part de ses actions.

Mais pour les entrepreneurs, cette idée est une bombe à retardement. Car dans l’univers des startups, la valorisation est une donnée hautement volatile. Une levée de fonds peut faire grimper artificiellement la valeur d’une entreprise sans que cela ne corresponde à une richesse réelle pour le fondateur. Taxer sur cette base reviendrait, selon eux, à sanctionner la réussite sur des critères instables.


La tribune des 36 : le cri d’alarme de la French Tech

Le 15 septembre, une tribune publiée dans la presse a marqué un tournant : 36 entrepreneurs et investisseurs, parmi lesquels des fondateurs de licornes et des figures de l’investissement, ont dénoncé la taxe Zucman. Le texte, incisif, parle de « piège mortel pour l’économie française » et accuse la mesure de saper l’esprit d’entreprise.

« On ne crée pas un champion technologique en le menaçant d’un impôt confiscatoire sur des actifs illiquides », résume un des signataires. L’argument est clair : si les fondateurs sont contraints de céder leurs actions pour payer l’impôt, cela pourrait déstabiliser la gouvernance des startups, décourager les investisseurs et provoquer une fuite des talents vers des cieux fiscaux plus cléments.

Certains évoquent déjà le spectre d’un nouvel exode entrepreneurial, rappelant les années 2010 où la France avait vu partir plusieurs de ses créateurs de richesse, découragés par l’ISF. Le parallèle est régulièrement cité : « On avait promis que la suppression de l’ISF attirerait les fortunes et les investisseurs, et voilà qu’on revient par la fenêtre avec un dispositif encore plus punitif », déplore un business angel.


L’argument de la liquidité : une réalité méconnue

Derrière la colère, il y a une réalité technique. Contrairement à l’image véhiculée dans l’opinion publique, un fondateur de startup n’est pas toujours « riche » au sens traditionnel du terme. Il peut détenir des centaines de millions en actions de son entreprise, mais ne disposer que de quelques dizaines de milliers d’euros sur son compte personnel.

« C’est comme si on vous taxait sur la valeur de votre maison tous les ans, sans se soucier du fait que vous n’avez pas de liquidités pour payer », résume un entrepreneur parisien. Dans ce contexte, la possibilité de payer en actions ne rassure pas. Car céder des parts, c’est aussi perdre du contrôle sur son entreprise. Et surtout, cela introduit un acteur nouveau : l’État, actionnaire malgré lui, qui pourrait fragiliser les équilibres stratégiques.

Certains évoquent même des scénarios absurdes : que se passerait-il si l’État devenait actionnaire minoritaire d’une startup en concurrence directe avec une entreprise publique ? Comment gérerait-il ses droits de vote ? La crainte d’un conflit d’intérêts, voire d’une ingérence politique dans la gouvernance des startups, nourrit les inquiétudes.


Le risque de fuite des talents

L’un des arguments les plus répétés dans la French Tech concerne l’attractivité. Déjà confrontée à une concurrence mondiale acharnée, la France ne peut se permettre, selon eux, d’ajouter un handicap fiscal. « Nous avons du mal à attirer les talents étrangers, à convaincre des investisseurs internationaux. Avec cette taxe, nous leur envoyons le pire des signaux », affirme un dirigeant de fonds d’investissement.

Les souvenirs des années 2010 pèsent encore lourd. À l’époque, plusieurs entrepreneurs emblématiques avaient déménagé à Londres ou à Bruxelles pour échapper à l’ISF. Si la taxe Zucman devait entrer en vigueur, beaucoup redoutent un scénario identique. « On a déjà vu ce film », soupire un ancien fondateur de licorne.


Un débat qui dépasse la French Tech

Pourtant, la question n’est pas seulement économique. Elle est aussi politique et symbolique. Dans une société marquée par des inégalités croissantes, la proposition de Gabriel Zucman rencontre un écho fort. Pour de nombreux citoyens, voir les ultra-riches contribuer davantage est une évidence. Et la French Tech, avec ses valorisations mirobolantes, incarne parfois une réussite perçue comme déconnectée du quotidien.

Un militant associatif résume : « Les entrepreneurs parlent de risques et de fuite, mais pour l’ouvrier qui peine à payer son loyer, voir un fondateur refuser de céder quelques pourcents d’une entreprise valorisée à un milliard, c’est incompréhensible. »

Cet écart de perception alimente une fracture grandissante entre deux France : celle de l’innovation mondialisée et celle du quotidien contraint par l’inflation et les fins de mois difficiles.


Des obstacles juridiques majeurs

Sur le plan légal, la taxe Zucman suscite également de vives discussions. Plusieurs constitutionnalistes estiment qu’elle pourrait être contraire au principe d’égalité devant l’impôt, ou même confiscatoire. Le Conseil constitutionnel pourrait donc censurer tout ou partie du dispositif.

Par ailleurs, la question européenne se pose : la France peut-elle instaurer seule une telle taxe sans risquer de voir ses résidents les plus fortunés s’installer ailleurs dans l’Union ? Certains plaident pour une harmonisation au niveau européen, à l’image de la taxe sur les multinationales négociée à l’OCDE. Mais un tel processus prendrait des années, alors que le débat politique s’enflamme déjà.


Entre justice fiscale et compétitivité : une équation insoluble ?

L’opposition entre les deux camps semble irréconciliable. D’un côté, les partisans de la taxe, qui y voient un instrument de justice et une manière de financer la transition écologique et les services publics. De l’autre, la French Tech, qui redoute une mesure de court terme aux effets dévastateurs.

Certains économistes proposent des compromis : par exemple, taxer uniquement les actifs réellement liquides (immobilier, comptes bancaires, portefeuilles boursiers) et exclure les participations entrepreneuriales jusqu’à la cession. D’autres suggèrent de créer des dispositifs différés : l’impôt serait calculé mais payé au moment de la vente des parts, ce qui éviterait le problème de liquidité.

Mais pour l’instant, le débat reste polarisé, et la colère de la French Tech semble avoir pris de court les décideurs politiques.


Un débat révélateur d’un malaise plus profond

Au-delà de la taxe elle-même, cette controverse révèle un malaise plus large. La France peine encore à définir une politique fiscale cohérente vis-à-vis de ses entrepreneurs à succès. On célèbre les licornes, on encourage les levées de fonds records, mais on soupçonne en même temps ces réussites de s’accompagner d’évasion fiscale ou de fortunes jugées indécentes.

Ce double discours alimente une défiance réciproque : les entrepreneurs accusent l’État d’instabilité fiscale et de manque de vision, tandis qu’une partie de l’opinion reproche aux fondateurs de startups de s’enrichir sans redistribuer suffisamment.

Un investisseur résume crûment : « En France, on aime les entrepreneurs tant qu’ils galèrent. Dès qu’ils réussissent, on veut les taxer comme des voleurs. »


Conclusion : la bataille ne fait que commencer

La taxe Zucman n’est pas encore adoptée et son avenir reste incertain. Mais le débat qu’elle suscite montre à quel point la question de la fiscalité des ultra-riches est explosive. Entre l’exigence de justice sociale et la nécessité de préserver la compétitivité, la France marche sur une ligne de crête.

Pour la French Tech, la mobilisation actuelle est un avertissement : si le pays veut vraiment devenir une nation leader de l’innovation, il devra trouver un équilibre fiscal plus stable et plus lisible. À défaut, les champions d’aujourd’hui pourraient devenir les exilés fiscaux de demain.

Et pour la société française, la question reste entière : jusqu’où est-on prêt à aller pour faire contribuer les plus riches, même si cela signifie fragiliser un écosystème qui incarne, aux yeux de beaucoup, le futur de l’économie ?

carle
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