« La spirale invisible : voyage au cœur du Neijuan »

C’était un matin de fin d’été à Shenzhen, et déjà, la ville bourdonnait d’une énergie presque palpable. Les rues vibraient au rythme des scooters électriques qui slalomaient entre les bus et les voitures, les façades d’immeubles étaient recouvertes de panneaux publicitaires criards vantant la dernière baisse de prix d’un smartphone ou d’une voiture électrique. On y lisait des chiffres rouges gigantesques, suivis d’expressions comme « offre choc », « prix imbattable », « vente exceptionnelle ».
Mais derrière ces sourires figés et ces slogans triomphants se cachait une réalité plus sombre : une course effrénée à la compétitivité qui, jour après jour, rongeait la santé des entreprises et l’espoir de millions de travailleurs.

En Chine, ce phénomène porte un nom : Neijuan. Un mot qui signifie littéralement « involution » et qui évoque une spirale sans fin, une compétition qui ne produit plus de progrès réel mais pousse chacun à travailler plus dur, plus vite, souvent pour moins de résultats.
C’est une course où personne ne peut s’arrêter, car s’arrêter, c’est tomber.


Dans un café branché du quartier technologique de Nanshan, Li Wei, un ingénieur logiciel de 32 ans, pianotait nerveusement sur son ordinateur portable. Autour de lui, des jeunes hommes et femmes en jeans et baskets, certains encore en tenue de sport, travaillaient sur des présentations ou des lignes de code. « Ici, dit-il en levant les yeux, on ne compte plus les heures. On compte les jours sans pause. »
Son entreprise, une start-up de l’intelligence artificielle, avait réduit ses marges à presque zéro pour décrocher un gros contrat avec une plateforme de e-commerce. L’objectif était clair : gagner la guerre des prix. Mais Li Wei savait que ce n’était qu’une victoire temporaire. « Demain, un autre proposera moins cher. Alors on baissera encore. C’est sans fin. »


Cette logique implacable s’étendait bien au-delà du secteur de la tech. Dans l’industrie automobile, le spectacle était encore plus brutal.
BYD, le géant chinois du véhicule électrique, avait mené une campagne de rabais si agressive que des modèles flambant neufs se vendaient à des prix défiant toute rentabilité. Les consommateurs se réjouissaient ; les concessionnaires, eux, tiraient la langue. Les fournisseurs, souvent de petites entreprises familiales, attendaient des paiements qui tardaient, parfois remplacés par de simples promesses de règlement différé.
Dans les hangars, certains ouvriers se demandaient si leur poste serait toujours là le mois prochain. Un contremaître, la cinquantaine, me confia d’une voix lasse : « On fabrique plus que jamais… mais on gagne moins que jamais. »


La surproduction n’était pas un accident. Elle était devenue un mode de fonctionnement. Les usines tournaient à plein régime, inondant le marché de biens à prix cassés. Les entreprises craignaient que ralentir la production signifie perdre leur part du gâteau. Alors elles produisaient… encore et encore. Et les prix chutaient… encore et encore.
Résultat : un étrange paradoxe économique. Les magasins étaient pleins, les entrepôts débordaient, mais la demande, elle, stagnait. Les consommateurs, habitués à ces rabais constants, repoussaient leurs achats dans l’attente d’une prochaine baisse. Une spirale déflationniste s’installait, grignotant la confiance et les marges.


Dans cette atmosphère, même les multinationales américaines basées en Chine commençaient à souffrir. Lors d’un déjeuner dans un hôtel de Pékin, un directeur régional d’une grande marque de matériel électronique m’expliqua que son entreprise voyait ses ventes chuter non pas faute de clients, mais à cause d’une guerre des prix qui ne leur laissait plus aucun espace pour respirer. « Nos usines tournent, nos produits se vendent, mais chaque mois, nos profits fondent. À ce rythme, ce n’est pas la concurrence qui va nous tuer, c’est la course à qui perd le plus d’argent. »


Le Neijuan ne se limitait pas aux chiffres et aux bilans financiers. Il rongeait aussi les individus.
Dans un bureau de Shanghai, j’ai rencontré Chen Lu, 27 ans, employée dans une société de marketing en ligne. Elle passait souvent plus de douze heures au travail, sans compter les week-ends. Quand je lui demandai pourquoi elle acceptait un tel rythme, elle haussa les épaules : « Si je m’arrête, quelqu’un prendra ma place. Tout le monde est prêt à travailler plus pour moins. »
Ce sentiment d’être coincé dans une course sans ligne d’arrivée était partout. Les réseaux sociaux chinois regorgeaient de memes et de vidéos dénonçant la folie du Neijuan : des images de travailleurs dormant sous leur bureau, des blagues sur les étudiants qui révisent en faisant du vélo pour ne pas perdre de temps. Derrière l’humour, une fatigue palpable.


Face à ce constat, le gouvernement chinois ne restait pas totalement inactif.
À Pékin, les dirigeants parlaient désormais ouvertement de « concurrence destructrice » et promettaient des mesures pour y mettre fin. Des réunions du Politburo évoquaient la nécessité de passer d’une compétition sur les prix à une compétition sur la qualité et l’innovation. Des campagnes étaient lancées pour encourager les entreprises à investir dans la recherche plutôt que dans les rabais. Mais sur le terrain, le changement se faisait attendre.
Les entreprises, coincées dans leurs marges étroites et leurs objectifs trimestriels, n’avaient pas le luxe d’attendre des effets à long terme. Elles continuaient à se battre sur les prix, parce que c’était la seule arme qu’elles maîtrisaient encore.


À Guangzhou, dans un marché de l’électronique, j’observais deux vendeurs se livrer à une bataille verbale pour convaincre un client. L’un promettait une réduction de 15 %, l’autre de 20 %. Finalement, ils baissèrent encore, chacun prêt à vendre à perte pour ne pas laisser partir l’acheteur.
Ce jour-là, je compris que le Neijuan n’était pas seulement une théorie économique : c’était une culture, un réflexe, presque une habitude collective. Une manière de penser où l’idée même de ralentir ou de protéger ses marges paraissait impossible.


Et pourtant, certains commençaient à parler de sortie possible. Des économistes affirmaient que la Chine devait changer son modèle : moins de production massive, plus d’innovation, un renforcement du marché intérieur et un meilleur filet de sécurité sociale pour encourager la consommation. D’autres prônaient un virage vers des produits haut de gamme, capables de se vendre à l’étranger à des prix compétitifs sans écraser les marges.
Mais le chemin semblait long. Car pour briser le Neijuan, il fallait briser une mentalité profondément ancrée, héritée de décennies de croissance rapide où l’augmentation de la production était la clé de tout.


En quittant Shanghai pour Pékin, dans le train à grande vitesse, je repensais à toutes ces conversations. Le Neijuan n’était pas un ennemi visible, pas une crise qui éclatait soudainement. C’était une lente érosion, un courant souterrain qui emportait entreprises et travailleurs dans une course à l’épuisement.
Les villes brillaient toujours la nuit, les publicités continuaient de clignoter, mais derrière cette façade de prospérité, le doute grandissait. Et si cette course ne menait nulle part ?
À l’arrivée, un panneau lumineux annonçait une nouvelle promotion sur les billets de train longue distance. Même ici, la guerre des prix suivait ses passagers.

carle
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