La France traverse une crise méconnue mais lourde de conséquences : celle du recyclage textile. En première ligne, Le Relais, acteur historique et emblématique de la collecte de vêtements d’occasion, vient d’annoncer la suspension partielle de ses activités dans plusieurs territoires. En cause : un déficit de financement structurel, un désengagement progressif de certains éco-organismes, et une pression économique que le modèle solidaire de l’entreprise ne peut plus absorber.
Ce coup d’arrêt, s’il n’est pas temporaire, pourrait se transformer en catastrophe sociale et écologique, avec jusqu’à 3 000 emplois d’insertion menacés et des tonnes de textiles redirigées vers la poubelle ou l’incinération.
Un pilier de l’économie sociale et solidaire en grande difficulté
Créé en 1984, Le Relais est devenu l’un des piliers de l’économie sociale et solidaire en France. Son modèle repose sur une idée forte : utiliser la collecte, le tri et la revalorisation des vêtements comme moteur d’insertion professionnelle. À ce jour, l’entreprise regroupe un réseau de 22 structures d’insertion réparties sur tout le territoire, gérant plus de 20 000 bornes de collecte, et traitant près de 100 000 tonnes de textile par an.
Plus qu’un simple recycleur, Le Relais est surtout un employeur de la deuxième chance. Il propose à des personnes éloignées de l’emploi, souvent précaires ou sans qualification, un contrat de travail, une formation, un accompagnement, et une réinsertion durable dans la vie professionnelle.
Une équation économique devenue intenable
Malgré l’utilité sociale et environnementale de son activité, Le Relais fait face à une situation budgétaire insoutenable. L’origine du problème réside dans le déséquilibre croissant entre les coûts de traitement et les revenus issus de la filière.
- La qualité des vêtements collectés baisse : de plus en plus de dons sont abîmés, invendables ou non recyclables, ce qui augmente le coût du tri et du traitement.
- Les débouchés économiques sont plus restreints : la revente dans les friperies ou l’export à l’étranger rapportent de moins en moins.
- Les soutiens financiers sont insuffisants : en théorie, la filière bénéficie d’une prise en charge via la responsabilité élargie des producteurs (REP), orchestrée par l’éco-organisme Refashion. En pratique, les aides versées ne couvrent qu’une partie des coûts, et surtout, elles ne tiennent pas compte du modèle d’insertion sociale de structures comme Le Relais.
Résultat : en 2024 et 2025, Le Relais a enregistré des pertes financières sur plusieurs sites, et a décidé de suspendre les collectes dans certaines zones géographiques, notamment en Île-de-France, dans le Nord, en Rhône-Alpes et dans l’Ouest.
Des bornes débordées, une collecte en chute libre
Dans les communes concernées, les effets sont immédiats : les bornes de dépôt débordent, les textiles s’accumulent ou sont jetés de manière sauvage, et les agents municipaux doivent parfois intervenir en urgence.
Des maires, souvent partenaires de longue date du Relais, s’inquiètent. « Nous avions un service régulier, propre, structuré. Aujourd’hui, on se retrouve avec des montagnes de sacs devant les écoles ou les supermarchés », déplore un élu du Val-d’Oise.
Plus grave encore, certains sites de tri ferment ou réduisent leur cadence. Le personnel en insertion se retrouve au chômage technique, et les parcours de réinsertion sont interrompus brutalement.
Une filière REP textile qui montre ses limites
Cette situation met en lumière les faiblesses structurelles de la filière REP (Responsabilité élargie du producteur) dans le domaine textile. Depuis 2007, les marques de vêtements sont censées financer le traitement des déchets textiles via un éco-organisme agréé, Refashion.
Mais ce modèle montre aujourd’hui ses limites :
- Refashion est accusé de favoriser les industriels privés au détriment des structures d’insertion.
- Les montants versés ne tiennent pas compte des coûts humains liés à l’accompagnement social.
- Aucune obligation de financement minimum ne garantit la pérennité des structures solidaires.
Face à cela, Le Relais et d’autres acteurs du secteur demandent une réforme d’urgence du système REP textile, avec une meilleure régulation, une indexation des soutiens aux coûts réels de traitement, et un fléchage spécifique pour les structures à fort impact social.
Jusqu’à 3 000 emplois en danger
L’impact social de cette crise est considérable. Le Relais emploie près de 3 000 salariés en parcours d’insertion, qui alternent missions de tri, logistique, transport et recyclage. Ces salariés, souvent sans diplôme ou après des années de précarité, trouvent dans l’entreprise un véritable tremplin vers l’emploi durable.
Or, la suspension des collectes met directement en péril ces emplois. Dans plusieurs sites, les contrats aidés risquent de ne pas être renouvelés. D’autres postes pourraient être supprimés faute d’activité suffisante.
Pour ces travailleurs en réinsertion, l’impact humain est immense : perte de revenus, rupture du parcours de formation, isolement. Un retour à la case départ pour des milliers de personnes.
L’appel aux pouvoirs publics et aux citoyens
Face à cette situation, Le Relais appelle à une mobilisation générale. L’entreprise demande :
- Un plan de soutien financier exceptionnel à court terme.
- Une réforme de la gouvernance de Refashion et des règles REP.
- Un soutien actif des collectivités locales pour maintenir les collectes.
- Une prise de conscience citoyenne sur l’importance du don de vêtements dans de bonnes conditions (propres, portables, bien emballés).
Un modèle à préserver d’urgence
La situation du Relais est le symptôme d’un désengagement progressif envers l’économie sociale et circulaire, au profit d’une gestion industrielle des déchets souvent moins humaine et moins durable.
Si rien n’est fait, ce sont des décennies d’expertise, de lien social, de solidarité et d’écologie locale qui disparaîtront. Préserver Le Relais, ce n’est pas juste sauver une entreprise : c’est défendre un modèle qui a su prouver, depuis 40 ans, qu’il était possible de conjuguer insertion, écologie et économie circulaire.

















