Procès Ubisoft : quand le silence de la hiérarchie devient complice – L’ex-numéro deux sur le banc des accusés

Le 2 juin 2025 s’est ouvert au tribunal correctionnel de Bobigny un procès très attendu : celui de trois anciens cadres d’Ubisoft, géant français du jeu vidéo. À la barre, des figures influentes du groupe, accusées de harcèlement moral, sexuel et de management toxique. Parmi eux, Serge Hascoët, ancien directeur créatif mondial, considéré comme le numéro deux de l’entreprise jusqu’à sa démission en 2020.


Un système dysfonctionnel étalé au grand jour

Pendant des années, Ubisoft a été secoué par des témoignages internes évoquant des comportements abusifs, un management autoritaire, voire dangereux, et une culture d’entreprise profondément défaillante. Ce procès est l’aboutissement de multiples plaintes, enquêtes journalistiques et appels à la responsabilité, notamment relayés par des syndicats comme Solidaires Informatique.

Serge Hascoët, réputé pour avoir une influence immense sur les productions du studio, est poursuivi pour harcèlement moral et sexuel. À ses côtés :

  • Tommy François, ancien vice-président éditorial, accusé de comportements sexistes et déplacés répétés ;
  • Guillaume Patrux, ex-game director, poursuivi pour harcèlement moral, notamment pour avoir eu des propos violents et humiliants envers ses collègues.

La défense de l’ignorance ?

L’un des moments les plus marquants de l’audience fut la déclaration de Serge Hascoët, qui a affirmé ne pas avoir eu conscience de l’ampleur des problèmes :

« Je pensais que le management était géré par d’autres. »
Une phrase qui a provoqué un certain malaise dans la salle d’audience, tant elle semble en contradiction avec le rôle central qu’il occupait dans la hiérarchie de l’entreprise. Hascoët était surnommé en interne le « roi soleil », tant son pouvoir décisionnel dépassait parfois celui du PDG Yves Guillemot lui-même.

Cette ligne de défense, fondée sur la délégation de responsabilité, a suscité la colère des parties civiles. Selon leurs avocats, ignorer ne saurait être synonyme d’innocence, surtout pour un dirigeant de ce niveau.


Des accusations graves et documentées

Les faits remontent à la période 2012–2020. Les témoignages décrivent des comportements intolérables : propos sexistes, gestes déplacés, humiliations en public, mise à l’écart de salariées après des refus d’avances, et même l’affichage de photos de cochons sur les ordinateurs de collègues de confession musulmane.

Si Ubisoft a mené des enquêtes internes à partir de 2020, après l’explosion du scandale dans la presse, certains dénoncent une réaction trop tardive et une volonté d’étouffer l’affaire plutôt que d’en assumer les conséquences.


Ubisoft au banc des accusés… sans être jugé ?

Le parquet n’a pas retenu de poursuites contre l’entreprise Ubisoft elle-même, malgré des demandes répétées pour qu’elle réponde de harcèlement institutionnel. Une décision dénoncée par Solidaires Informatique, qui estime que l’entreprise n’a pas seulement fermé les yeux, mais a parfois protéger activement les agresseurs présumés.

Cette absence de mise en cause directe d’Ubisoft comme entité pose la question de la justice face aux grandes entreprises : peut-on parler de changement systémique si seules les individualités sont jugées ?


Un tournant pour l’industrie du jeu vidéo

Ce procès fait figure de test judiciaire pour tout le secteur du jeu vidéo. L’industrie est régulièrement pointée du doigt pour ses environnements de travail toxiques, ses longues heures non rémunérées (le fameux « crunch »), et le manque de diversité dans ses effectifs.

L’issue du procès Ubisoft, prévue dans les prochaines semaines, pourrait faire jurisprudence. Elle pourrait aussi encourager d’autres victimes à se manifester, et d’autres entreprises à revoir leurs pratiques internes.


Conclusion : le pouvoir ne peut plus se cacher

En se retranchant derrière l’excuse de l’ignorance, Serge Hascoët illustre une vision dépassée de la responsabilité managériale. Aujourd’hui, les entreprises ne peuvent plus prétendre ne pas savoir. La société attend de leurs dirigeants qu’ils soient exemplaires – ou qu’ils rendent des comptes.

Ce procès est bien plus que le règlement de comptes d’un passé trouble. Il incarne la volonté d’un secteur, et plus largement d’un monde du travail, de rompre avec l’omerta et d’en finir avec la culture de l’impunité.

carle
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