« Vêtements usagés déversés devant Kiabi et Decathlon : la filière textile française en colère face à un système à bout de souffle »


Des montagnes de vêtements devant les magasins : un acte symbolique fort

Ce lundi 15 juillet 2025, des scènes pour le moins inhabituelles ont été observées dès l’ouverture de plusieurs magasins Decathlon et Kiabi à travers la France : à Houdemont (près de Nancy), Abbeville, Arras ou encore dans le Nord, des tonnes de vêtements usagés ont été déversées sur les parkings de ces enseignes.

Derrière cette action spectaculaire, un message clair : la filière du recyclage textile est en train de mourir à petit feu. Ce geste fort a été revendiqué par les salariés de la coopérative Le Relais, l’un des plus grands acteurs de la collecte et du tri textile en France. En grève illimitée, ils dénoncent le sous-financement chronique du secteur et pointent du doigt les enseignes comme Kiabi et Decathlon, qui siègent au conseil d’administration de l’éco-organisme Refashion.


Refashion : une redistribution très contestée

Refashion est l’éco-organisme chargé de collecter les contributions financières des marques de mode pour financer la gestion des déchets textiles. Mais selon les grévistes, le compte n’y est pas du tout.

  • Le coût réel pour trier une tonne de vêtements s’élève à 304 €,
  • Mais Refashion ne reverse que 156 € par tonne, soit à peine 50 % des besoins.
  • En 2024, 260 000 tonnes de vêtements ont été collectées, mais seulement 33 millions d’euros ont été reversés aux acteurs de terrain.
  • Pourtant, Refashion disposerait d’une enveloppe de 200 millions d’euros, non redistribuée, selon Le Relais.

Ce déséquilibre menace gravement la survie du secteur. Le Relais, qui emploie environ 3 000 salariés, souvent en insertion, alerte sur une hémorragie sociale et environnementale imminente.


Pourquoi Decathlon et Kiabi sont directement visés

Les deux enseignes, bien connues pour leurs vêtements à bas prix, font partie des marques qui participent au système Refashion. En tant que membres du conseil d’administration, elles ont une part de responsabilité dans la manière dont les fonds sont alloués.

D’où le choix de les cibler dans cette action de protestation symbolique : montrer à ces géants du textile que leurs politiques économiques ont des conséquences humaines et écologiques concrètes.

« Ce sont eux qui décident combien ils nous donnent, alors qu’ils sont aussi juges et parties. C’est inacceptable », confie un manifestant devant le magasin Decathlon de Houdemont.


Une grève illimitée qui paralyse la collecte textile

Les salariés du Relais ont entamé une grève illimitée. Cela signifie concrètement :

  • L’arrêt de la collecte dans les conteneurs textiles placés dans les rues de nombreuses villes,
  • Le blocage des centres de tri,
  • Le stockage temporaire dans les entrepôts jusqu’à saturation.

L’objectif ? Faire prendre conscience à la population et aux élus du rôle central de ces structures, souvent ignorées mais indispensables à l’économie circulaire française.


Le modèle de la REP textile à revoir ?

Cette crise relance le débat sur la Responsabilité Élargie du Producteur (REP) appliquée aux textiles depuis 2007. Le principe est simple : les entreprises qui mettent des vêtements sur le marché doivent financer leur recyclage. Mais en réalité, ce modèle semble déséquilibré au profit des grandes marques :

  • Trop peu d’obligations concrètes pour les producteurs,
  • Trop de latitude laissée à l’éco-organisme pour répartir les fonds,
  • Aucune sanction en cas de sous-financement.

Selon Novethic, la proposition récente de Refashion de faire passer la subvention à 192 €/tonne d’ici fin 2025 est jugée largement insuffisante et trop tardive par les acteurs de terrain.


Le paradoxe fiscal : entre bonne conscience et optimisation

Autre scandale soulevé : certaines entreprises profitent du système pour défiscaliser leurs invendus, en les confiant à des structures agréées… sans s’assurer qu’ils soient vraiment réutilisés ou recyclés.

Résultat : les vêtements sont « jetés proprement » avec des certificats de défiscalisation, mais la réalité logistique du tri et du recyclage est laissée à l’abandon, faute de moyens.

“On sert de caution verte aux marques, mais on n’a plus les moyens de faire notre travail”, résume un syndicaliste du Relais.


Un cri d’alarme pour la transition écologique

Au-delà des enjeux sociaux, c’est tout l’avenir de la filière textile circulaire qui est en jeu. La mode est l’une des industries les plus polluantes au monde, et la gestion post-consommation est une étape essentielle de la transition écologique.

Si les acteurs de terrain s’effondrent :

  • Les tonnes de textiles s’accumulent dans les décharges ou sont exportées illégalement,
  • Le tri et le recyclage ne progressent plus,
  • La filière perd toute crédibilité écologique.

Que peut faire le gouvernement ?

Face à cette situation explosive, les pouvoirs publics sont interpellés. Plusieurs solutions sont demandées :

  • Une révision urgente de la gouvernance de Refashion,
  • La mise en place d’un taux minimum obligatoire de financement par tonne,
  • Un audit indépendant sur l’utilisation réelle des fonds de Refashion,
  • Un soutien d’urgence aux structures d’insertion menacées.

Conclusion : une bataille décisive pour l’économie circulaire

L’image de vêtements abandonnés devant les magasins est forte, choquante… mais nécessaire. Elle illustre un modèle à bout de souffle, où les beaux discours sur l’écologie peinent à se concrétiser.

Dans cette crise, ce sont les hommes et femmes de terrain, souvent invisibles, qui montent au front pour défendre un système de tri au service de l’humain et de la planète. Leur mobilisation pourrait bien forcer l’État, les marques et les citoyens à regarder enfin la vérité en face.

carle
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