Bayer face à l’impasse du glyphosate : vers la fin d’un géant de l’agrochimie ?

Un herbicide au cœur de la controverse mondiale

Le glyphosate est l’un des produits phytosanitaires les plus utilisés au monde depuis les années 1970. Présent dans des désherbants tels que le Roundup, il a permis une augmentation importante des rendements agricoles en facilitant le désherbage à grande échelle. Son usage est massif dans les cultures de blé, maïs, soja et colza, notamment en Amérique du Nord, en Amérique latine et en Europe.

Mais depuis plus d’une décennie, le glyphosate est devenu un symbole de controverse sanitaire et environnementale. En 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), dépendant de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’a classé comme « probablement cancérogène pour l’homme ». Depuis, la bataille juridique et scientifique fait rage.


Le rachat de Monsanto, une bombe à retardement pour Bayer

En 2018, le géant allemand Bayer rachète la société américaine Monsanto pour 63 milliards de dollars. Ce rachat visait à faire de Bayer un leader mondial de l’agrochimie, mais il s’est rapidement transformé en cauchemar judiciaire. En héritant de Monsanto, Bayer a aussi hérité de dizaines de milliers de procès intentés aux États-Unis, accusant le Roundup d’être responsable de cancers, principalement des lymphomes non hodgkiniens.

En 2020, Bayer a accepté de régler un accord à l’amiable d’environ 11 milliards de dollars pour clore une grande partie des affaires. Pourtant, cela n’a pas suffi : plus de 50 000 nouvelles plaintes ont été déposées depuis. Le groupe fait face à un risque financier colossal. Dans certains cas récents, des jurys américains ont condamné Bayer à verser plusieurs milliards de dollars de dommages et intérêts à des particuliers, bien que ces décisions soient parfois réduites en appel.


« Ce n’est pas viable » : l’aveu du PDG de Bayer

Le 6 août 2025, lors d’une conférence d’investisseurs, Bill Anderson, PDG de Bayer, a déclaré :

« Nous devons sérieusement envisager d’arrêter la production et la commercialisation de produits à base de glyphosate. Ce n’est plus viable. »

Une phrase lourde de conséquences, qui marque un tournant stratégique majeur pour l’entreprise. Ce revirement n’est pas lié à une interdiction réglementaire, mais à l’accumulation des risques juridiques et financiers. En clair, même si le glyphosate reste autorisé dans de nombreux pays, le coût des procès dépasse désormais les bénéfices générés par sa vente.


Une autorisation toujours valide, mais une pression croissante

En Europe, la Commission européenne a renouvelé l’autorisation du glyphosate pour 10 ans en 2023, sous certaines conditions strictes. Pourtant, de nombreux États membres, dont la France, l’Allemagne ou la Belgique, ont restreint voire interdit son usage localement, en particulier pour les collectivités ou les jardiniers amateurs.

En France, malgré une promesse présidentielle de l’interdire en 2021, le gouvernement a reculé, estimant qu’aucune alternative crédible n’était encore disponible pour certaines cultures.

Mais la pression monte :

  • Les ONG environnementales intensifient les campagnes pour son interdiction mondiale.
  • De nombreuses municipalités ont déjà interdit son utilisation.
  • La grande distribution commence à retirer les produits contenant du glyphosate.

Quels impacts pour le secteur agricole ?

Le glyphosate est un outil essentiel pour le désherbage chimique rapide et à faible coût. S’il venait à disparaître, les conséquences seraient significatives :

  • Hausse des coûts de production pour les agriculteurs,
  • Besoin d’investissements dans des alternatives mécaniques ou biologiques,
  • Augmentation du temps de travail dans les champs,
  • Potentiel recul temporaire des rendements agricoles.

De nombreux syndicats agricoles s’inquiètent. La FNSEA, en France, affirme que l’arrêt du glyphosate « plongerait certaines exploitations dans l’impasse économique ». Les agriculteurs réclament du temps, des aides et des solutions alternatives.


Quelles alternatives au glyphosate ?

Des alternatives existent, mais elles sont encore coûteuses ou peu accessibles :

  • Le désherbage mécanique, qui nécessite des machines onéreuses,
  • Les herbicides biologiques (acide pélargonique, vinaigre industriel), souvent moins efficaces,
  • Les rotations culturales complexes, qui demandent plus de main d’œuvre et d’expertise,
  • Les robots agricoles de désherbage, encore en phase de déploiement.

La transition vers une agriculture sans glyphosate nécessitera des investissements massifs en recherche, en matériel et en accompagnement des agriculteurs.


Une opportunité pour une transformation durable ?

Si l’arrêt du glyphosate est vécu comme une contrainte, il pourrait aussi devenir un levier de transformation agricole. Certains experts y voient l’occasion de :

  • Réduire la dépendance aux produits phytosanitaires,
  • Accélérer la transition vers une agriculture régénérative ou biologique,
  • Favoriser l’innovation dans l’agriculture de précision,
  • Mieux protéger les ressources en eau et la biodiversité.

Mais pour cela, il faudra que les gouvernements européens, dont la France, soutiennent activement les producteurs, sans les laisser seuls face aux surcoûts et aux pertes de rendement.


Conclusion : vers un tournant historique pour l’industrie chimique ?

Le cas Bayer illustre une réalité plus large : les risques juridiques et d’image liés à certains produits chimiques deviennent ingérables. L’industrie agrochimique entre dans une nouvelle ère, où la rentabilité ne suffit plus à justifier le maintien d’un produit si le risque réputationnel et judiciaire est trop élevé.

Si Bayer confirme l’abandon du glyphosate, cela marquera la fin d’un cycle, mais peut-être aussi le début d’une agriculture plus durable, mieux intégrée aux enjeux sanitaires, sociaux et environnementaux de notre époque.

carle
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