La tension monte dans le vignoble charentais. Au cœur de l’hiver 2026, la filière cognac traverse l’une des périodes les plus délicates de son histoire récente. Face à la baisse brutale des ventes, aux incertitudes à l’export et surtout au non-respect présumé de certains contrats d’achat d’eaux-de-vie, les viticulteurs ont décidé de hausser le ton. Une manifestation est prévue à Sireuil, petite commune de Charente devenue le symbole d’un malaise profond.
Derrière cet appel à la mobilisation se trouve l’Union Générale des Viticulteurs pour l’AOC Cognac (UGVC), qui représente une large part des producteurs de l’appellation. L’organisation accuse certains négociants et distillateurs de ne pas honorer les engagements contractuels conclus avec les exploitants. Pour ces derniers, la situation est devenue intenable.
Une manifestation à Sireuil pour dénoncer le non-respect des contrats
Le choix de Sireuil n’est pas anodin. Située à quelques kilomètres de Cognac, cette commune accueille plusieurs installations industrielles liées à la distillation. C’est là que les viticulteurs entendent faire entendre leur colère, notamment devant la distillerie des Moisans, devenue l’un des points de cristallisation du conflit.
Selon l’UGVC, certains contrats d’achat d’eaux-de-vie conclus ces dernières années auraient été revus à la baisse, suspendus ou partiellement annulés, au motif d’une conjoncture économique défavorable. Pour les producteurs, ces contrats étaient pourtant fermes, signés dans un cadre réglementé propre à l’appellation. Leur remise en cause met en péril l’équilibre financier de nombreuses exploitations.
Car dans le modèle du cognac, tout repose sur une mécanique bien huilée : les viticulteurs produisent le raisin, le vin puis l’eau-de-vie, qui est ensuite vendue à des maisons de négoce. Ces dernières assurent l’assemblage, le vieillissement et la commercialisation à l’international. Si le maillon du négoce ralentit ou réduit ses achats, c’est toute la chaîne qui vacille.
Une crise conjoncturelle… et structurelle
La crise actuelle ne tombe pas du ciel. Depuis deux ans, les exportations de cognac ont connu une chute marquée, notamment vers certains marchés asiatiques et nord-américains. Le ralentissement économique mondial, la baisse de la consommation d’alcools premium et les tensions commerciales ont contribué à fragiliser les volumes écoulés.
Mais au-delà de la conjoncture, certains observateurs évoquent une crise plus structurelle. La filière aurait connu une phase d’expansion rapide au sortir de la pandémie, portée par une forte demande internationale. Les plantations ont augmenté, les volumes produits aussi. Or, lorsque la demande ralentit brutalement, l’offre devient excédentaire.
Résultat : les stocks gonflent, les maisons de négoce cherchent à lisser leurs achats, et les viticulteurs se retrouvent avec des volumes difficiles à placer. Dans un système où les investissements sont lourds et les cycles de production longs, l’ajustement est particulièrement douloureux.
Le poids des contrats dans l’équilibre économique des exploitations
Dans la région de Charente et de Charente-Maritime, des milliers d’exploitations vivent directement ou indirectement du cognac. Beaucoup sont des structures familiales, transmises de génération en génération.
Leur modèle économique repose en grande partie sur des contrats pluriannuels conclus avec les négociants. Ces contrats garantissent un débouché et un prix d’achat pour une partie de la production. Ils permettent d’anticiper les investissements : replantation de vignes, modernisation du matériel, entretien des chais, embauche de salariés saisonniers.
Lorsque ces engagements sont remis en cause, c’est toute la planification financière qui s’effondre. Certains producteurs dénoncent une situation où ils ont engagé des dépenses importantes en s’appuyant sur des volumes contractualisés, aujourd’hui revus à la baisse. D’autres évoquent des pressions pour accepter des prix inférieurs ou des reports de livraison.
Pour l’UGVC, il ne s’agit pas seulement d’un désaccord commercial, mais d’une question de respect des règles et de survie économique.
Une filière sous haute tension
La manifestation de Sireuil s’inscrit dans un climat de tension croissante entre producteurs et négociants. Les discussions sont en cours, mais la défiance s’installe.
Les maisons de négoce, de leur côté, font valoir la réalité des marchés internationaux. Elles expliquent devoir adapter leurs achats à la demande réelle, afin d’éviter une accumulation excessive de stocks qui fragiliserait l’ensemble de la filière. Certaines soulignent que la baisse des ventes est brutale et qu’elles-mêmes subissent des pressions financières.
Le dialogue est donc complexe. D’un côté, des viticulteurs qui invoquent la force contractuelle et la nécessité de sécuriser leurs revenus. De l’autre, des négociants qui invoquent la réalité économique mondiale et la nécessité d’ajuster les volumes.
Au milieu, les pouvoirs publics et les instances interprofessionnelles tentent de maintenir un équilibre fragile.
L’ombre des tensions commerciales internationales
La crise du cognac ne peut être comprise sans évoquer le contexte géopolitique et commercial. Certaines mesures de rétorsion commerciale, des enquêtes antidumping et des hausses de droits de douane ont pesé sur les exportations françaises vers des marchés clés.
Le cognac, produit emblématique et fortement exporté, se retrouve parfois instrumentalisé dans des rapports de force entre grandes puissances économiques. Une hausse de taxe à l’importation peut immédiatement réduire la compétitivité d’une bouteille sur un marché étranger.
Pour une filière qui exporte l’essentiel de sa production, ces décisions ont un impact direct et massif. Les volumes se contractent, les stocks augmentent, et les ajustements se répercutent en amont, sur les viticulteurs.
L’arrachage de vignes : solution ou aveu d’échec ?
Face à la surproduction, l’idée d’un plan d’arrachage volontaire de vignes a été évoquée. L’objectif serait de réduire les surfaces cultivées afin d’adapter l’offre à la demande réelle.
Une telle mesure, déjà utilisée dans d’autres filières viticoles, divise profondément. Certains y voient un moyen pragmatique de rééquilibrer le marché et d’éviter un effondrement des prix. D’autres considèrent qu’il s’agit d’un signal extrêmement négatif, voire d’un aveu d’échec stratégique.
Pour les exploitants concernés, arracher des vignes signifie renoncer à une partie de leur outil de travail, parfois sur des parcelles exploitées depuis plusieurs générations. C’est une décision lourde, à la fois économique et symbolique.
Une crise sociale en gestation
Au-delà des chiffres, la crise du cognac a une dimension humaine forte. Dans les villages autour de Cognac, l’inquiétude grandit. Les exploitants redoutent des difficultés de trésorerie, des retards de paiement, voire des cessations d’activité.
Les salariés agricoles, les saisonniers, les prestataires de services, les tonneliers, les transporteurs : tous dépendent, directement ou indirectement, de la bonne santé de la filière. Une baisse prolongée de l’activité pourrait avoir des conséquences sur l’emploi local.
La manifestation de Sireuil se veut aussi un signal d’alerte adressé aux autorités. Les viticulteurs demandent un encadrement plus strict des relations contractuelles, voire des mécanismes de médiation ou de soutien.
La nécessité d’un nouveau pacte de confiance
Historiquement, la filière cognac s’est construite sur un partenariat étroit entre producteurs et négociants. Ce modèle a permis au produit de conquérir les marchés du monde entier et de devenir l’un des fleurons des exportations françaises.
Aujourd’hui, ce pacte de confiance semble fragilisé. Les viticulteurs réclament davantage de transparence sur les stocks et les perspectives de vente. Ils souhaitent également que les contrats soient respectés ou, à défaut, renégociés dans un cadre clair et équitable.
Certains experts plaident pour une refonte des mécanismes de régulation internes à l’appellation, afin de mieux anticiper les cycles de marché. D’autres estiment que la diversification des débouchés et l’innovation produit pourraient constituer des leviers de sortie de crise.
Quel avenir pour le cognac ?
Malgré les turbulences actuelles, le cognac demeure une marque forte, dotée d’une notoriété mondiale exceptionnelle. Son image premium, son ancrage territorial et son savoir-faire séculaire constituent des atouts considérables.
La question est donc moins celle de la survie du produit que celle de l’adaptation du modèle économique. Comment mieux lisser les cycles de production ? Comment protéger les exploitations familiales des à-coups du commerce international ? Comment renforcer la solidarité au sein de la filière ?
La manifestation de Sireuil pourrait marquer un tournant. Si elle débouche sur un dialogue renforcé et des engagements concrets, elle aura servi de catalyseur. Si, au contraire, les positions se crispent, le conflit pourrait s’enliser et accentuer la fracture entre producteurs et négociants.
Une mobilisation au-delà d’un simple conflit contractuel
Ce qui se joue à Sireuil dépasse la question technique des volumes d’achat. Il s’agit d’un débat sur la gouvernance d’une filière stratégique pour tout un territoire. Les viticulteurs veulent rappeler qu’ils constituent la base du système et que sans eux, il n’y a ni eau-de-vie, ni cognac.
Dans un monde marqué par l’instabilité économique et géopolitique, la robustesse des chaînes de valeur devient cruciale. La crise actuelle met en lumière la vulnérabilité d’un modèle très dépendant de l’export et des décisions internationales.
Pour les exploitants mobilisés, il est urgent de réaffirmer des règles claires, stables et respectées. Leur message est simple : on ne peut pas demander aux producteurs d’investir, d’augmenter les volumes, puis de réduire brutalement les achats sans conséquences.
La crise du cognac est à la croisée des chemins. Entre tensions commerciales mondiales, ajustements économiques et revendications locales, la filière doit se réinventer sans se déchirer. À Sireuil, les viticulteurs veulent montrer qu’ils ne resteront pas spectateurs de décisions qui engagent leur avenir.
Le rendez-vous s’annonce comme un moment clé. Plus qu’une manifestation, il s’agit d’un appel à la responsabilité collective pour préserver un patrimoine économique, culturel et humain unique.

















