Crise autour de l’éolien en mer : les députés freinent deux méga-parcs au large du Cotentin

Alors que la France s’est engagée dans une ambitieuse stratégie de transition énergétique, un coup d’arrêt brutal vient de frapper l’un de ses piliers : l’éolien offshore. À l’Assemblée nationale, plusieurs amendements adoptés lors du débat budgétaire de juin 2025 ont mis en péril deux projets majeurs de parcs en mer au large du Cotentin, suscitant l’inquiétude de la filière, des élus locaux et des défenseurs du climat. Ce revirement politique, porté par une coalition hétéroclite d’élus critiques de l’éolien, menace désormais la viabilité d’un secteur pourtant stratégique pour l’avenir énergétique du pays.


Une ambition nationale remise en question

La France avait annoncé vouloir atteindre 45 GW d’éolien offshore d’ici 2050, dont près de 18 GW dès 2035. Un objectif aligné avec ceux de ses voisins européens et fondé sur une technologie de plus en plus compétitive. Six parcs sont déjà en construction (Saint-Nazaire, Fécamp, Saint-Brieuc, Courseulles, Yeu‑Noirmoutier, Tréport), et d’autres, comme ceux prévus au large du Cotentin, étaient dans les tuyaux, avec des consultations publiques déjà entamées.

Mais la dynamique s’est brutalement cassée à l’Assemblée. Plusieurs votes récents signalent un changement de ton politique, voire une forme de désengagement parlementaire vis-à-vis de cette technologie.


Les décisions parlementaires en cause

1. Suppression de crédits pour les études offshore

Le premier signal fort a été l’adoption d’un amendement proposant de supprimer 125 millions d’euros de crédits destinés à financer les études environnementales et techniques préalables au développement des futurs parcs en mer.

Les élus à l’origine de cet amendement dénoncent :

  • L’impact sur la pêche, qui verrait certaines zones interdites ou perturbées,
  • Le coût présumé élevé de l’électricité issue de l’éolien,
  • Et l’absence de débat démocratique suffisant autour de l’emplacement des parcs.

2. Blocage du « guichet unique »

Un autre amendement vise à retirer l’article 24 du projet de loi de finances, qui prévoyait la création d’un guichet administratif simplifié pour accélérer les procédures d’autorisation des projets offshore. Les opposants accusent le gouvernement de vouloir forcer la main aux territoires sans concertation approfondie, au nom d’une urgence climatique présentée comme un prétexte.

3. Révision rétroactive des tarifs d’achat

Enfin, le gouvernement lui-même a proposé une renégociation rétroactive des contrats de rachat d’électricité, jugés trop coûteux. Si cette mesure permettrait de réduire les dépenses publiques, elle envoie également un signal négatif aux investisseurs, désormais inquiets de l’instabilité réglementaire française.


Deux projets normands directement menacés

Ces décisions pèsent particulièrement sur les deux parcs prévus au large du Cotentin, entre Barfleur et Saint-Vaast-la-Hougue. Ces installations géantes (de plusieurs centaines de MW chacune) devaient constituer une nouvelle étape dans la montée en puissance de l’éolien marin français.

Mais aujourd’hui :

  • Les études de faisabilité sont gelées faute de crédits,
  • Les procédures administratives risquent d’être ralenties voire bloquées,
  • Et la confiance des partenaires privés est entamée.

Selon plusieurs élus locaux, ces projets sont désormais « reportés sine die » si aucun correctif n’est apporté à la loi de finances avant la fin de l’année.


Une opposition multiforme

Ce recul parlementaire est porté par une opposition protéiforme, unissant :

  • Les pêcheurs, très mobilisés contre l’occupation de zones maritimes stratégiques,
  • Des élus de droite et d’extrême droite, opposés au modèle économique de l’éolien,
  • Certains écologistes ou défenseurs du patrimoine, qui critiquent l’impact paysager et la perturbation des écosystèmes marins.

Ce faisceau de critiques converge vers une forme de « moratoire de fait » sur l’éolien en mer, malgré le discours toujours ambitieux du gouvernement.


Une filière stratégique fragilisée

Le paradoxe est frappant : alors que l’Europe et l’Asie accélèrent leurs investissements dans l’éolien offshore, la France semble marquer le pas, alors même qu’elle dispose de l’un des potentiels maritimes les plus élevés du continent.

Le ralentissement pourrait avoir des conséquences durables :

  • Démobilisation industrielle dans les chantiers navals et entreprises de la filière (GE, Naval Group, Siemens Gamesa…),
  • Découragement des investisseurs internationaux,
  • Ralentissement des objectifs de décarbonation, notamment dans les territoires littoraux.

Que va faire le gouvernement ?

Face à la levée de boucliers dans la filière et les collectivités concernées, le gouvernement pourrait :

  • Réintroduire les crédits via le Sénat,
  • Rétablir l’article 24 lors de la commission mixte paritaire,
  • Ou dédier un texte spécifique à l’éolien offshore, pour relancer la dynamique dans un cadre mieux concerté.

Mais le mal est fait : pour beaucoup, le signal d’instabilité politique envoyé nuit à la crédibilité française dans la planification énergétique de long terme.


Conclusion : un virage risqué pour la transition énergétique

L’affaire des parcs éoliens du Cotentin révèle les fragilités politiques et territoriales de la transition énergétique française. Malgré les ambitions affichées, la réalité des débats parlementaires montre une perte de consensus sur les moyens d’y parvenir.

Dans un contexte de tension climatique mondiale et d’incertitude énergétique, la France prend le risque de freiner une filière clé, au nom d’intérêts locaux, économiques ou idéologiques. Si les deux projets normands tombent à l’eau, c’est toute la crédibilité de la stratégie offshore française qui pourrait être remise en cause.

carle
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