Le jeudi 19 juin 2025, la Banque nationale suisse (BNS) a pris une décision historique : ramener son taux directeur à 0 %, marquant ainsi une étape majeure dans sa politique monétaire. Alors que les banques centrales mondiales hésitent entre la lutte contre l’inflation et le soutien à la croissance, la Suisse adopte une stratégie nettement plus accommodante. Ce choix s’explique par un ralentissement marqué de l’économie, une inflation devenue négative, et une appréciation inquiétante du franc suisse, qui menace la compétitivité des exportations helvétiques.
Une décision attendue, mais lourde de conséquences
La baisse de 25 points de base, bien que pressentie par les analystes, a eu l’effet d’un électrochoc sur les marchés. En ramenant son taux directeur à zéro, la BNS met fin à une période de politique monétaire légèrement restrictive, amorcée après la pandémie de COVID-19, et relance le débat sur l’efficacité des taux bas à long terme.
Le président de la BNS, Thomas Jordan, a justifié ce choix par « la nécessité d’empêcher une spirale déflationniste » dans un contexte de repli de la consommation, de baisse des prix de l’énergie, et de forte pression sur les secteurs exportateurs.
Un contexte macroéconomique alarmant
Depuis le second semestre 2024, plusieurs indicateurs économiques pointent vers un affaiblissement de la conjoncture :
- Inflation négative : l’indice des prix à la consommation (IPC) est passé sous la barre de 0 % en avril, puis à –0,1 % en mai.
- Croissance du PIB en berne : le FMI prévoit une croissance inférieure à 1 % en 2025 pour la Suisse, contre 1,8 % en zone euro.
- Franc suisse très fort : la devise helvétique a atteint son plus haut niveau face à l’euro depuis 2015, pénalisant les exportateurs.
- Taux de chômage en hausse modérée, atteignant 2,5 % au printemps, contre 2,1 % fin 2024.
Dans ce contexte, la BNS n’avait plus de marge d’inaction si elle souhaitait éviter un enchaînement déflationniste.
Les objectifs de la BNS
La banque centrale a précisé les objectifs de cette décision :
1. Relancer la dynamique des prix
Avec une inflation négative, la consommation est paralysée. Les ménages préfèrent reporter leurs achats, anticipant une baisse continue des prix. En abaissant le coût du crédit à zéro, la BNS espère stimuler la demande intérieure.
2. Contenir le franc suisse
Le franc suisse est considéré comme une valeur refuge. Dans un monde instable, il attire les capitaux. Or, un franc trop fort renchérit les produits suisses à l’export et fragilise l’industrie. La BNS pourrait aussi intervenir sur le marché des changes pour contenir sa valeur, comme elle l’a fait par le passé.
3. Soutenir l’investissement
L’accès au crédit à coût nul devrait inciter les entreprises à investir davantage, malgré le ralentissement économique mondial.
Un retour vers les taux négatifs ?
Interrogée sur l’éventualité d’un retour à une politique de taux négatifs, la BNS a répondu ne pas l’exclure. Entre 2015 et 2022, la Suisse a connu un taux directeur de –0,75 %, ce qui avait suscité de vives critiques dans le secteur bancaire. Si la conjoncture continue de se détériorer, notamment en cas de choc externe (hausse du chômage, crise énergétique, etc.), la banque pourrait envisager à nouveau cette option extrême.
Comparaison avec les autres banques centrales
La Suisse adopte ici une position minoritaire face à la tendance mondiale :
- La Banque centrale européenne (BCE) a commencé une baisse prudente de ses taux mais les maintient encore autour de 3,75 %.
- La Réserve fédérale américaine (Fed) reste ferme avec un taux directeur autour de 5,25 %, malgré un ralentissement de l’inflation.
- La Banque d’Angleterre a choisi la prudence, gardant son taux à 4,25 % pour freiner la flambée des prix des services.
La Suisse se distingue donc par une anticipation audacieuse du risque de déflation, en opposition à la prudence générale.
Réactions sur les marchés
L’annonce de la BNS a eu plusieurs effets immédiats :
- Le franc suisse s’est légèrement apprécié, signe que les marchés doutent de l’effet réel de la mesure sur le change.
- Le marché obligataire a vu les rendements des emprunts d’État suisses passer sous zéro pour les échéances à 10 ans.
- Les valeurs bancaires à la Bourse suisse ont reculé, les investisseurs craignant une baisse de rentabilité liée à la compression des marges.
Les marchés restent attentifs aux prochaines déclarations de la BNS et à l’évolution des indicateurs macroéconomiques.
Conséquences sectorielles
Immobilier
Les taux bas devraient stimuler la demande immobilière, notamment pour les primo-accédants. Cependant, ils pourraient aussi alimenter une bulle sur les prix, comme observé en 2021–2022.
Banques et assurances
Les établissements financiers suisses devront adapter leur modèle économique, car les produits d’épargne deviennent moins attractifs, et la gestion de portefeuille plus complexe.
Exportations
Le maintien d’un franc fort malgré les efforts de la BNS rend l’environnement difficile pour l’horlogerie, la chimie et l’agroalimentaire. De nouvelles interventions sur les devises sont probables.
Une politique risquée mais assumée
La BNS assume un risque en misant sur la stimulation de l’économie par les taux zéro, alors que la zone euro commence tout juste à sortir de son cycle restrictif. Elle joue la carte de l’anticipation, espérant éviter une spirale déflationniste durable. Toutefois, cette politique implique une pression accrue sur la stabilité financière, notamment dans les secteurs de la dette et de l’immobilier.
Conclusion
En abaissant son taux directeur à 0 %, la Suisse devient le premier pays développé à renouer avec une politique monétaire aussi accommodante en 2025. Cette décision est un pari stratégique de la Banque nationale suisse, visant à relancer la dynamique des prix, soutenir les exportations et éviter un ralentissement prolongé. Reste à savoir si cette stratégie portera ses fruits, ou si elle obligera la BNS à aller plus loin encore dans les mois à venir.

















