Sous la Manche, les trains prennent de la hauteur :
C’est une petite révolution ferroviaire qui se prépare sous la Manche. Pour la première fois de son histoire, Eurostar s’apprête à faire circuler des trains à deux étages entre la France, la Belgique et le Royaume-Uni. Fabriqués par le groupe français Alstom, ces nouveaux géants de l’acier promettent de transformer l’expérience du voyage entre Londres et le continent européen. Plus rapides, plus spacieux et plus écologiques, ils incarnent la nouvelle ambition du transport ferroviaire européen : faire du train l’alternative évidente à l’avion.
Mais derrière cette annonce historique, c’est tout un écosystème industriel, logistique et économique qui s’organise pour accueillir ces trains nouvelle génération. De la conception à la mise en service, en passant par les enjeux de sécurité du Tunnel sous la Manche, rien n’a été laissé au hasard. Voici un décryptage complet et accessible de ce projet à plusieurs milliards d’euros qui va, littéralement, donner une nouvelle dimension au voyage en train.
1. Une commande historique pour Eurostar et Alstom
Eurostar, opérateur ferroviaire franco-britannique, a passé une commande colossale de 30 rames à deux étages auprès d’Alstom, avec une option pour 20 supplémentaires. Montant total de l’investissement : près de 2 milliards d’euros. Ces trains, baptisés Avelia Horizon, représenteront la nouvelle vitrine du savoir-faire industriel français en matière de grande vitesse.
Ce contrat est aussi hautement symbolique. Après des années marquées par la pandémie et par la stagnation du trafic international, Eurostar renoue avec l’ambition de redevenir le leader européen du rail transfrontalier. Ces nouvelles rames, inspirées du célèbre TGV Duplex français, permettront à la compagnie d’augmenter significativement sa capacité de transport sans multiplier le nombre de trains.
« Nous voulons que voyager en train entre Londres, Paris ou Bruxelles devienne encore plus simple, plus confortable et plus écologique », a déclaré Gwendoline Cazenave, directrice générale d’Eurostar.
2. Des trains plus grands, plus verts, plus modernes
L’un des grands avantages de ces trains à deux étages, c’est évidemment leur capacité accrue. Chaque rame pourra transporter jusqu’à 540 passagers, soit plus de 1 080 personnes pour un train complet de 400 mètres (deux rames couplées). C’est environ 20 % de plus que les rames actuelles.
Mais ce gain d’espace ne se fait pas au détriment du confort. Alstom promet un design intérieur repensé, avec des espaces plus lumineux, des sièges ergonomiques, des zones de repos et de travail, ainsi qu’un service de connectivité amélioré.
Sur le plan environnemental, ces trains consommeront 20 % d’énergie en moins par passager grâce à un aérodynamisme optimisé et à des systèmes de freinage régénératifs. Ils symbolisent la volonté de rendre le rail encore plus compétitif face à l’avion, notamment sur les trajets court et moyen-courrier.
3. Pourquoi des trains à deux étages sous la Manche ?
La question peut surprendre : pourquoi introduire maintenant des trains à deux niveaux sur un itinéraire aussi spécifique ?
Un besoin de capacité croissant
Depuis la reprise post-COVID, le trafic Eurostar a explosé. Sur la seule ligne Londres–Paris, les taux de remplissage dépassent souvent 95 %. Les rames actuelles (les Velaro e320 de Siemens) sont performantes, mais leur capacité atteint ses limites.
Une stratégie économique claire
Plutôt que de multiplier les trajets, Eurostar préfère augmenter la capacité de chaque train. Cela réduit les coûts d’exploitation (conducteurs, énergie, créneaux dans le tunnel) tout en maximisant les recettes.
Un symbole de relance
Enfin, il y a un aspect politique et symbolique. Faire circuler des trains à deux étages sous la Manche, c’est une démonstration de puissance technologique européenne. C’est aussi un message fort : malgré le Brexit, la coopération franco-britannique en matière de mobilité reste dynamique.
4. Les défis techniques d’un tel projet
Si l’idée est séduisante, la mise en œuvre s’annonce complexe. Le Tunnel sous la Manche, inauguré en 1994, impose des contraintes techniques strictes : gabarit limité, ventilation spécifique, normes de sécurité élevées, évacuation rapide en cas d’incident…
Adapter le gabarit
Le principal défi pour Alstom a été d’adapter le format des trains à deux étages au gabarit du tunnel. Contrairement aux TGV Duplex circulant en France, ces nouvelles rames ont dû être légèrement abaissées et élargies pour s’adapter aux dimensions imposées par la structure du tunnel.
Assurer la sécurité
Chaque rame doit être capable de résister à un incendie pendant au moins 30 minutes, conformément aux normes Eurotunnel. Le système de pressurisation doit également protéger les passagers contre les variations de pression ressenties à grande vitesse sous la mer.
L’homologation multicritère
Enfin, ces trains devront être homologués dans cinq pays différents : France, Royaume-Uni, Belgique, Pays-Bas et Allemagne. Cela implique de respecter des normes électriques, de signalisation et de sécurité propres à chaque réseau.
5. Un chantier industriel d’envergure pour Alstom
Pour Alstom, ce contrat Eurostar représente bien plus qu’une commande : c’est une vitrine mondiale. Le constructeur français produira ces trains dans plusieurs de ses usines, notamment à La Rochelle, Belfort et Reichshoffen.
Le projet mobilisera plus de 2 000 emplois directs et indirects en France. Il s’inscrit dans la continuité des grands succès industriels français du rail, tels que le TGV Atlantique ou le TGV M.
Les Avelia Horizon destinés à Eurostar utiliseront des composants issus des dernières générations de trains à grande vitesse : motorisation répartie, interopérabilité européenne, connectivité numérique intégrée, et un entretien facilité grâce à la surveillance prédictive.
6. Quand verrons-nous ces trains ?
Les premières rames sont attendues pour 2031, avec une phase d’essai prévue dès 2029. Le calendrier reste ambitieux, mais réaliste selon les ingénieurs d’Alstom et d’Eurostar.
Une fois en service, ces trains relieront Londres à Paris, Bruxelles et Amsterdam, et potentiellement Cologne et Francfort dans un second temps. Des études sont également menées pour envisager de nouvelles liaisons comme Londres–Bordeaux ou Londres–Lyon, deux axes à fort potentiel touristique et économique.
7. Les bénéfices attendus pour les voyageurs
Plus de confort
Les nouveaux trains offriront des espaces modulables selon les besoins : zones calmes, wagons familiaux, et espaces business connectés.
Moins de stress
Avec davantage de places disponibles, la pression sur les réservations diminuera. Fini les trains complets plusieurs jours à l’avance entre Londres et Paris.
Des trajets plus verts
Chaque voyage en train Eurostar génère jusqu’à 90 % d’émissions de CO₂ en moins qu’un vol équivalent. En augmentant la capacité, l’impact environnemental par passager sera encore réduit.
8. Une réponse à la concurrence du ciel
Eurostar veut clairement reprendre des parts de marché à l’avion. Sur un trajet comme Paris–Londres, le train est déjà plus rapide porte à porte : environ 2 h 15 contre plus de 4 heures pour un vol (transferts inclus).
Avec plus de sièges, une meilleure fréquence et des prix potentiellement plus compétitifs, le TGV pourrait convaincre une partie des voyageurs aériens de passer au rail.
De plus, dans un contexte de taxation croissante du kérosène et de restrictions environnementales sur les vols courts, le train apparaît de plus en plus comme l’avenir du transport européen.
9. Un projet à la croisée de l’économie et de l’écologie
Ce projet illustre parfaitement la transition vers une mobilité durable. En investissant massivement dans des trains de nouvelle génération, Eurostar s’inscrit dans une logique à long terme :
- réduire les émissions de carbone,
- désengorger les aéroports,
- renforcer les liaisons intra-européennes,
- et soutenir l’industrie ferroviaire française.
Pour les gouvernements français et britannique, c’est aussi une victoire politique. Elle montre que la coopération économique entre les deux pays reste possible, même après le Brexit, et qu’elle peut servir des objectifs communs : la croissance et la durabilité.
10. Le futur du rail européen : un nouveau départ
L’arrivée de ces trains à deux étages marque une étape symbolique pour l’Europe ferroviaire. Elle témoigne d’une ambition retrouvée : celle d’un continent interconnecté, où le train devient la norme pour voyager entre les grandes capitales.
Cette évolution s’inscrit dans une tendance plus large : le grand retour du rail. En France, en Allemagne, en Italie et en Espagne, les investissements dans les infrastructures ferroviaires explosent. L’Europe se prépare à une nouvelle ère du transport, où l’efficacité, la vitesse et l’écologie vont de pair.
Les trains à deux étages sous la Manche seront donc bien plus qu’un simple moyen de transport : ils seront le symbole d’un avenir européen plus vert, plus connecté et plus ambitieux.
Conclusion
En choisissant d’introduire des trains à deux étages sous la Manche, Eurostar et Alstom ouvrent une nouvelle page de l’histoire du rail européen. Ce projet colossal, à la fois technologique, économique et écologique, redéfinit les standards du voyage entre le Royaume-Uni et le continent.
Plus de passagers, moins d’émissions, plus de confort et une meilleure rentabilité : tous les voyants sont au vert pour faire de cette innovation un succès.
En somme, ces nouveaux trains ne sont pas seulement une prouesse d’ingénierie : ils incarnent la promesse d’un avenir plus durable et plus fluide pour les voyageurs européens.
Et d’ici quelques années, lorsque vous traverserez la Manche en contemplant les vagues au-dessus de vous, vous serez peut-être installé au deuxième étage… à bord du train le plus moderne d’Europe

















