Un nom qui change, un discours plus « vert », des ambitions affichées pour 2050… et pourtant un verdict qui tombe : le 23 octobre 2025, une cour française a jugé que TotalEnergies avait commis des « pratiques commerciales trompeuses » en diffusant des communications susceptibles d’induire en erreur les consommateurs sur l’étendue réelle de ses engagements climatiques.
Cette décision marque un moment charnière dans la lutte contre le « greenwashing », et pose la question : à quel point peut‑on faire confiance aux promesses environnementales des grands groupes énergétiques ?
1. Le déroulé de l’affaire
1.1 Le changement de nom et la communication
En 2021, la société longtemps connue sous le nom de « Total » adopte la marque « TotalEnergies », accompagnée de messages mettant en avant le solaire, l’éolien, l’hydrogène et l’objectif affiché d’une neutralité carbone d’ici 2050. La communication est massive : affiches, site web, publicités… L’idée : faire entrer le groupe dans l’ère de la « transition énergétique ».
Cependant, plusieurs associations (Greenpeace France, Les Amis de la Terre France, Notre Affaire à Tous) relèvent un décalage entre ce discours et la réalité de l’activité majoritairement fossile de l’entreprise — et en mars 2022 elles assignent le groupe pour « pratiques commerciales trompeuses ».
1.2 Le procès
S’appuyant sur près de 40 communications repérées allant de publicités à des contenus en ligne, les ONG soutiennent que TotalEnergies donne à croire qu’elle est déjà pleinement dans la transition, alors même qu’elle continue d’accroître ses investissements dans le pétrole et le gaz. En cours d’audience, les plaignants expliquent que « pour le consommateur moyen, il est impossible de discerner que l’entreprise continue d’élargir sa production d’énergies fossiles ».
Le groupe, de son côté, argue que beaucoup de ces communications sont « institutionnelles », adressées à des investisseurs et non des consommateurs, et que le cadre juridique des pratiques commerciales ne s’applique pas toujours.
1.3 Le verdict
Le tribunal judiciaire de Paris considère que certaines affirmations — notamment celles évoquant une ambition de neutralité carbone à 2050 ou le rôle clé dans la transition énergétique — étaient susceptibles d’induire en erreur. Le groupe est condamné à :
- retirer certains contenus dans un délai d’un mois, sous peine d’astreintes quotidiennement ;
- publier la décision de justice en page d’accueil pour 180 jours ;
- verser 8 000 € à chacune des trois associations + 15 000 € de frais.
En revanche, le tribunal rejette plusieurs autres griefs — notamment ceux liés au gaz fossile ou aux biocarburants — les qualifiant comme « communication non commerciale ».
2. Pourquoi cette affaire est‑elle un tournant ?
2.1 Un précédent mondial
Même s’il existe déjà des cas de condamnations pour greenwashing (compagnies aériennes, etc.), c’est la première fois qu’un grand groupe pétrolier est jugé pour de telles pratiques en matière d’environnement. Cela crée un précédent juridique et envoie un message clair : vouloir se présenter comme vert sans preuves solides peut coûter cher.
2.2 Le message envoyé aux entreprises
Pour les géants de l’énergie — mais aussi pour toutes les entreprises affichant des engagements RSE ou ESG — cette décision signifie que le discours vert sera de plus en plus scruté. Il ne suffit plus de promettre : il faut démontrer. Il y a désormais un risque juridique réel à communiquer de manière vague ou trompeuse.
2.3 Pour les consommateurs et la société civile
Ce jugement renforce l’idée que les consommateurs ne sont pas seuls face aux discours d’image des entreprises. Les associations et ONG disposent d’un levier légal pour les contester, et les entreprises ne sont plus à l’abri d’une sanction. Cela participe d’une plus grande transparence dans les engagements environnementaux.
3. Le cœur du problème : discours vs réalité
3.1 Le grand écart entre ambition et action
Si TotalEnergies affiche un avenir « multi‑énergies », l’essentiel de ses revenus reste lié aux hydrocarbures. Les critiques soulignent qu’afficher un objectif de neutralité en 2050 tout en investissant massivement dans le pétrole et le gaz crée un risque de confusion pour le public.
Le tribunal a justement relevé que certaines communications pouvaient faire croire que l’entreprise était davantage « déjà dans la transition » qu’elle ne l’est réellement.
3.2 Le rôle du gaz dans la stratégie
L’un des points de controverse est la promotion du gaz comme « énergie de transition ». Pour certains experts et ONG, cette affirmation masque des problèmes tels que les émissions de méthane ou le fait que les investissements dans le gaz prolongent la durée de vie des infrastructures fossiles. Le tribunal n’a pas condamné cette partie — mais l’a relevée comme question importante.
3.3 Le flou des communications institutionnelles
TotalEnergies a fait valoir que plusieurs communications étaient de nature institutionnelle (destinées aux investisseurs) et donc hors du champ des règles protections consommateurs. Le tribunal a confirmé que ces contenus ne pouvaient pas tous être qualifiés de pratiques commerciales trompeuses. Ce flou entre communication institutionnelle et promotion commerciale est l’un des enjeux de cette affaire.
4. Implications pour TotalEnergies
4.1 Impact sur la réputation et la confiance
Cette condamnation constitue un coup dur pour la marque. Il ne s’agit pas simplement d’une sanction financière — modeste en comparaison de la taille du groupe — mais d’un marquage public : l’idée que le discours « vert » puisse être mis en doute affecte la crédibilité.
Cela peut avoir un effet sur les investisseurs ESG, sur les partenariats futurs ou encore sur les attentes des consommateurs.
4.2 Nécessité d’ajustements
Pour restaurer sa crédibilité, le groupe devra :
- revoir ses communications et les rendre plus vérifiables ;
- publier des données transparentes sur ses émissions, ses investissements et ses objectifs ;
- aligner davantage ses actes (investissements, production, désinvestissement fossile) avec ses ambitions affichées.
Ne pas le faire risque de conduire à d’autres actions similaires, et ce, à un moment où la pression réglementaire et médiatique monte.
4.3 Le signal pour les investisseurs
Les fonds d’investissement dits « durables » surveillent de près ce type d’affaires. Une entreprise reconnue pour des pratiques trompeuses en matière climatique peut devenir un risque pour les portefeuilles ESG. TotalEnergies devra donc démontrer que ses engagements sont plus qu’une communication.
5. Et dans le secteur, que change cette décision ?
5.1 Effet domino chez les majors de l’énergie
Les autres grands groupes énergétiques observent cette affaire avec attention. Le message est clair : les promesses vertes doivent être crédibles. Ceux qui continuent à promouvoir un avenir bas‑carbone tout en accélérant les investissements fossiles peuvent désormais s’exposer à des actions en justice ou à des sanctions réglementaires.
5.2 Renforcement du cadre réglementaire européen
Cette affaire s’inscrit dans un contexte de montée en puissance de la régulation autour du greenwashing en Europe. Les autorités européennes ont accéléré la création de mécanismes pour contraindre les entreprises à justifier leurs allégations environnementales. Le verdict TotalEnergies pourrait catalyser d’autres cas à travers le continent.
5.3 Pour la communication et marketing des entreprises
Le rôle des départements marketing, RSE ou communication change : il ne s’agit plus seulement de bien faire apparaître les engagements, mais de les structurer, de les quantifier, de les relier à des preuves objectivables. La crédibilité, désormais, est un actif stratégique.
6. Le grand public et ses attentes
6.1 Une prise de conscience accrue
Cette affaire met en lumière un phénomène que beaucoup pressentaient : certaines promesses environnementales peuvent être plus symboliques que réelles. Les consommateurs sont de plus en plus vigilants, et cette vigilance est alimentée par les médias, les ONG et maintenant par la justice.
6.2 Le droit à l’information et la transparence
Pour les citoyens, c’est un signal que l’on ne peut plus se contenter de slogans « verts ». Les entreprises doivent expliquer clairement ce qu’elles font, comment elles le font, et ce qu’elles comptent faire. Cela renforce l’idée que la responsabilité environnementale est un élément clé de la confiance.
6.3 Impacts à venir pour le comportement des consommateurs
Les clients, particuliers ou professionnels, vont peut‑être être plus attentifs à ce que « vert » signifie réellement. Quel produit, quelle énergie, quelle empreinte ? Cette culture de l’exigence pourrait devenir un facteur de différenciation pour les entreprises.
7. Limites et questions ouvertes
7.1 Des sanctions modestes
Bien que symbolique, l’amende reste relativement légère par rapport à la taille du groupe. Cela pose la question de l’efficacité des sanctions pour dissuader réellement ce type de pratiques.
Par ailleurs, le tribunal a rejeté plusieurs des griefs des plaignants — ce qui atténue quelque peu la portée de la victoire des ONG.
7.2 Le flou juridique persiste
La distinction entre communication institutionnelle et publicité grand public reste complexe, et certains messages échappent encore aux sanctions. Le cadre légal doit encore s’affiner pour couvrir tous types de discours d’entreprise.
7.3 Vers une action plus large ?
Il reste à voir si cette affaire va entraîner d’autres poursuites — contre d’autres groupes ou sur d’autres marchés — et si elle va pousser à un changement structurel dans les modèles économiques des grandes compagnies fossiles.
8. Conclusion : un catalyseur pour le changement
La décision de justice rendue contre TotalEnergies turbine un débat essentiel : la transition énergétique ne peut pas être uniquement un slogan marketing. Elle doit être accompagnée d’actions concrètes, mesurables, transparentes.
Pour TotalEnergies, il s’agit d’un carrefour : continuer à seulement afficher des ambitions, ou réellement s’engager dans un parcours de transformation. Pour le secteur, c’est un signal fort : les discours « verts » ne sont plus hors‑contrôle. Pour la société, c’est une avancée vers une plus grande responsabilité et transparence.
En fin de compte, cette affaire ne se résume pas à une condamnation d’entreprise. Elle symbolise l’avènement d’un temps où la crédibilité environnementale devient un impératif — et non un simple accessoire de communication.
La route reste longue. Les défis nombreux. Mais un pas important vient d’être franchi.

















