Enquête – De la simple envie de faire de la place dans leur placard à une véritable source de revenus, les adolescents réinventent la notion d’argent de poche. Derrière les photos de vêtements et les colis expédiés chaque semaine, se cache une économie parallèle qui transforme les rapports familiaux et redéfinit la valeur du travail.
Un samedi après-midi, dans une chambre typique d’adolescente, une lumière naturelle éclaire un tapis de vêtements soigneusement pliés : jeans Zara, baskets Nike, tops H&M, accessoires vintage. Éléa, 16 ans, ajuste son téléphone sur un trépied improvisé et commence une séance photo express. Chaque pièce est immortalisée sous plusieurs angles, prête à être mise en vente sur Vinted.
« Je fais ça depuis trois ans. J’ai déjà vendu pour plus de 1 500 euros », confie-t-elle fièrement. « Mais ma mère garde la moitié, parce qu’elle dit que c’est elle qui a acheté les vêtements. »
Cette phrase, anodine en apparence, résume un phénomène social en pleine explosion : la revente d’objets sur les plateformes numériques est devenue, pour une grande partie des adolescents, une source régulière de revenus — et parfois de tensions à la maison.
Vinted, un terrain de jeu devenu marché économique
Créée en 2008, la plateforme Vinted — aujourd’hui utilisée par plus de 4 millions de Français — est devenue le symbole d’une économie circulaire où les jeunes ont trouvé leur place. Ce qui n’était qu’un site de revente entre particuliers s’est mué en un véritable écosystème économique adolescent, à mi-chemin entre la débrouille, le commerce et la quête d’autonomie.
Selon plusieurs études menées entre 2024 et 2025, un adolescent sur trois revend régulièrement des objets en ligne, que ce soit sur Vinted, LeBonCoin ou d’autres plateformes spécialisées. Les motivations varient : se débarrasser, recycler, ou surtout… gagner un peu d’argent.
« Au départ, c’était pour faire de la place », raconte Maël, 17 ans, lycéen à Lyon. « Puis j’ai compris qu’on pouvait se faire un vrai petit revenu. Maintenant, j’envoie deux ou trois colis par semaine. Avec ce que je gagne, je m’achète mes vêtements, mon téléphone, et même des cadeaux. »
Pour beaucoup d’adolescents, Vinted représente leur première expérience de gestion financière. Ils apprennent à fixer un prix, négocier, suivre une transaction, expédier un produit et satisfaire un client. Un apprentissage concret, bien plus formateur que n’importe quel cours de gestion.
L’économie de la chambre d’ado
Les chambres des adolescents se transforment en entrepôts miniatures. Les vêtements ne sont plus des possessions sentimentales, mais des actifs monnayables.
Chaque placard devient un stock, chaque miroir un outil marketing. Les jeunes appliquent, parfois sans le savoir, de véritables stratégies commerciales : photos bien cadrées, descriptions précises, packaging personnalisé.
« Je regarde les prix du marché, je fais des réductions si ça ne part pas », explique Ambre, 17 ans, étudiante à Nantes. « J’ai aussi appris à ne jamais vendre un article sans évaluer les frais de port. Au début, je perdais de l’argent. »
Les adolescents adoptent les codes du e-commerce moderne : gestion de la réputation (notations, avis clients), fidélisation (prix groupés), analyse de la concurrence.
Et dans certains cas, ces “micro-boutiques” dégagent plusieurs centaines d’euros par mois — un chiffre qui rivalise parfois avec de petits jobs d’été.
Famille et finances : un terrain miné
Mais derrière ces réussites, la revente sur Vinted révèle aussi des tensions familiales inédites.
À qui appartient l’argent ? À qui appartiennent les vêtements ? Et surtout, que faire des bénéfices ?
« Ma mère me laisse vendre ses affaires mais me prend la moitié de l’argent », explique Anaïs, 15 ans, à Lille. « Elle dit que c’est normal, car elle a payé les vêtements à la base. Mais moi, je fais tout : les photos, les envois, les descriptions… »
Dans de nombreux foyers, un système de partage s’installe. Certains parents fixent une répartition 50/50, d’autres exigent un “droit de revente” symbolique, ou laissent leurs enfants garder l’intégralité du gain, estimant que c’est une manière de les responsabiliser.
Mais souvent, les règles ne sont pas claires — et c’est là que naissent les conflits.
« Mon fils de 16 ans revend ses sneakers sur Vinted. Je trouve ça bien, mais quand il a gagné 200 euros en une semaine, il s’est cru millionnaire », raconte Hélène, mère de deux ados. « Il dépensait tout aussitôt. Alors maintenant, je garde une partie sur un compte épargne. »
Les parents se retrouvent à jongler entre fierté et inquiétude : fierté de voir leurs enfants entreprenants, mais crainte de les voir happés par la logique de l’argent facile.
La fracture sociale du “marché de l’occasion”
Derrière la réussite des jeunes revendeurs se cache une réalité moins visible : tous les adolescents ne partent pas à égalité dans cette nouvelle économie.
Les familles aisées ont plus souvent des vêtements de marque à revendre — ce qui garantit des bénéfices plus élevés. À l’inverse, ceux issus de milieux modestes se contentent de vêtements de fast fashion, revendus à des prix dérisoires.
« C’est une illusion d’égalité », analyse la sociologue Camille Herriot. « En apparence, tout le monde a accès au même marché. Mais en réalité, le capital de départ n’est pas le même : certains revendent des vêtements à 50 €, d’autres à 3 €. »
Cette fracture s’observe aussi sur les réseaux sociaux. Les “hauls Vinted” — vidéos où des jeunes exhibent leurs trouvailles ou leurs ventes — créent une culture de la comparaison permanente.
Certains comptes cumulent des milliers d’abonnés, et transforment la revente en outil de valorisation sociale.
Vendre, c’est aussi se montrer
La génération Z ne se contente pas de vendre : elle se met en scène.
Photos léchées, descriptions humoristiques, profils stylisés… Vinted est devenu un espace où les adolescents expérimentent leur image.
« C’est un peu comme Instagram, mais en plus utile », sourit Ambre. « Je choisis des poses, des filtres, des fonds clairs. Je veux que ça donne envie d’acheter. »
Certains jeunes vont plus loin, transformant leur compte en véritable vitrine d’influence. Ils partagent leurs astuces, leur style, leurs “bonnes affaires”.
Leur objectif n’est plus seulement de vendre, mais de se construire une identité numérique valorisante.
« Sur Vinted, il y a une hiérarchie du style », remarque Maël. « Les gens achètent aussi parce qu’ils aiment la personne derrière le compte. C’est devenu une question d’image. »
Cette personnalisation du commerce reflète une tendance plus large : la fusion entre consommation et identité, déjà bien ancrée sur TikTok et Instagram.
De la revente au business : la tentation de l’entrepreneuriat
Certains adolescents franchissent un cap et adoptent une logique quasi professionnelle.
Ils achètent des vêtements en lot sur des sites étrangers, pour les revendre pièce par pièce sur Vinted avec une marge. D’autres créent des “collections”, ou s’associent avec des amis pour mutualiser les envois et gérer les stocks.
« J’ai commencé à acheter des lots sur Shein pour revendre les pièces les plus demandées », raconte Chloé, 18 ans, en terminale. « En trois mois, j’ai gagné plus de 600 euros. Mais je fais attention, parce que c’est pas censé être du commerce pro. »
Cette “zone grise” inquiète les autorités fiscales. Depuis 2024, la France exige que toute personne dépassant 2 000 euros de revenus annuels ou 30 ventes par an déclare son activité.
Mais dans les faits, peu de jeunes s’en préoccupent. « Pour nous, c’est juste un jeu », admet Maël. « On ne se rend pas compte qu’on devient des petits commerçants. »
Les plateformes, complices malgré elles
Face à l’ampleur du phénomène, les plateformes comme Vinted ou LeBonCoin marchent sur un fil. D’un côté, elles encouragent la revente comme modèle vertueux, écologique et économique. De l’autre, elles voient se multiplier les comportements professionnels dissimulés.
Les algorithmes de modération peinent à distinguer un vendeur occasionnel d’un revendeur structuré. Et les tentatives de régulation restent timides : « Nous encourageons la transparence et la responsabilité », déclare un porte-parole de Vinted. « Mais notre objectif est de permettre à chacun de participer à l’économie circulaire, quel que soit son âge. »
En clair : tant que l’activité reste dynamique, la plateforme n’y voit pas d’inconvénient.
Pour elle, les adolescents représentent l’avenir du marché de la seconde main, un vivier d’utilisateurs fidèles et engagés.
L’émancipation par la revente
Au-delà des chiffres, la revente symbolise une quête plus profonde : celle de l’indépendance financière.
Dans un contexte où le coût de la vie explose, les adolescents cherchent à s’émanciper plus tôt.
« Mes parents ne peuvent pas me donner d’argent de poche », confie Inès, 16 ans, à Marseille. « Alors je revends mes anciens sacs, des livres, des vêtements. C’est comme ça que j’ai acheté mes écouteurs et mon sac à dos. »
Cette économie de la débrouille numérique s’apparente à une nouvelle forme d’apprentissage de la vie adulte. Les jeunes découvrent la valeur du travail, du temps et de la négociation.
Mais aussi, parfois, la frustration du client difficile, du colis perdu ou du profit anéanti par les frais d’expédition.
« Quand une vente est annulée, je suis dégoûtée », avoue Ambre. « J’y passe du temps, et c’est comme si tout tombait à l’eau. »
Cette charge mentale, souvent minimisée, illustre la responsabilisation précoce des adolescents face à la logique marchande.
Un apprentissage économique non encadré
Les sociologues qualifient désormais ce mouvement d’“économie d’apprentissage” : un système dans lequel les jeunes découvrent les mécanismes du marché sans encadrement institutionnel.
« Ils deviennent des acteurs économiques avant d’avoir les outils pour comprendre ce qu’ils font », souligne le chercheur David Peltier. « C’est une initiation à la fois utile et dangereuse. »
Utile, parce qu’elle favorise l’autonomie, la débrouillardise, la créativité.
Dangereuse, parce qu’elle peut engendrer des comportements compulsifs ou une dépendance à l’argent rapide.
Certains jeunes passent des heures à surveiller leurs ventes, répondant à chaque message comme à une notification vitale.
« Parfois, je me couche à minuit juste pour voir si quelqu’un m’a fait une offre », confie Éléa. « Si je ne réponds pas vite, la vente me passe sous le nez. »
L’illusion de la richesse instantanée
Derrière le succès de Vinted se cache une illusion : celle d’une richesse accessible sans effort durable.
Les adolescents confondent souvent chiffre d’affaires et bénéfice réel. Entre les frais de port, les commissions et les réinvestissements, les gains nets restent modestes.
Mais la satisfaction psychologique, elle, est immense.
« Gagner 10 euros en vendant un tee-shirt, c’est plus gratifiant que de les recevoir de mes parents », explique Maël. « C’est comme si je les avais mérités. »
Cette satisfaction nourrit un cercle vertueux — ou vicieux : plus ils vendent, plus ils achètent, et plus le cycle s’auto-entretient.
Une forme de capitalisme circulaire, où la possession ne vaut que par sa capacité à être revendue.
Quand la revente devient identité
La revente n’est plus seulement une activité, c’est une culture.
Les ados y trouvent une manière de se définir, entre responsabilité, style et créativité.
Sur TikTok, Instagram et Vinted, des communautés se forment, partageant astuces, coups de cœur, ratés et réussites.
Le “je vends donc je suis” est devenu un mantra discret, mais révélateur d’une génération qui cherche à exister économiquement et symboliquement dans un monde en mutation.
Pour Éléa, tout a commencé par hasard, mais la dimension identitaire s’est imposée naturellement :
« Au début, je voulais juste vider mon placard. Maintenant, j’adore montrer mes trouvailles, donner des conseils, organiser mes ventes. C’est devenu une partie de moi. »
Un avenir entre conscience et capitalisme
La génération Vinted vit à la croisée de deux mondes : celui de la sobriété écologique et celui du capitalisme numérique.
Elle prône la revente pour réduire le gaspillage, mais alimente en parallèle une logique consumériste accélérée.
Les adolescents ne se contentent plus de posséder : ils valorisent, négocient, échangent.
Ils ne rêvent plus simplement de “gagner leur vie”, mais de la gérer comme un flux continu.
Et ce changement de mentalité pourrait bien influencer durablement la société tout entière.
Conclusion : le business adolescent, miroir de notre époque
En apparence, tout cela n’est qu’une histoire de vêtements. Mais en réalité, c’est le portrait d’une génération qui, confrontée à l’incertitude économique, invente ses propres solutions.
La chambre d’ado devient une micro-entreprise, le téléphone un guichet bancaire, les vêtements un capital d’échange.
Ce que Vinted révèle, ce n’est pas seulement l’ingéniosité des jeunes, mais la transformation profonde du rapport à l’argent, au travail et à la propriété.
Les adolescents de 2025 ne se contentent plus d’attendre leur premier emploi : ils testent déjà les règles du marché — souvent sans le savoir.
Et si leurs parents leur prennent parfois “la moitié de l’argent”, c’est peut-être parce qu’eux-mêmes peinent à comprendre que le monde de l’économie familiale a changé à jamais.

















